Table ronde à l’USJ autour d’un ouvrage du Père Fadel, le 24 avril 2007

Excellence,
Révérend Père,
Mesdames et Messieurs les doyens,
Chers amis,
Cher Père Fadel,

C’est un grand plaisir pour moi d’être avec vous ce soir, dans le cadre de cette table ronde sur l’action du Conseil de sécurité au Liban-Sud autour de cet ouvrage du Père Fadel qui porte un beau titre, « Mouvements oscillatoires entre chapitre VI et chapitre VII ». J’ai eu tout d’abord le sentiment qu’il s’agissait d’un titre vendeur et accrocheur, mon Père, y voyant là le talent des Antonins, mais il est indéniable néanmoins que cette problématique essentielle pour l’action des Nations Unies reste pleinement d’actualité. Il est non moins indéniable qu’en lisant votre livre, j’ai pu constater, comme l’avait fait mon ami Ghassan Salamé dans sa préface, que vous aviez fait un très remarquable travail historique, très précis, dressant un bilan sans complaisance mais, avouons-le, lucide des faiblesses de l’action du Conseil de sécurité dans la région et des grandes difficultés que la FINUL a pu rencontrer lors de sa mise en place.

Votre étude s’arrête en 1986 mais la pertinence des enjeux qu’elle décrit nous éclaire d’une manière très judicieuse sur l’évolution de la situation jusqu’à cette date et, surtout, elle nous permet de mieux saisir l’importance des implications, des enjeux de la résolution 1701 et de la mise en œuvre de la FINUL 2 ou « FINUL renforcée ». Cette FINUL, la France en est responsable, parce qu’au-delà du vote de la résolution, je crois pouvoir dire sans prétention que nous avons un peu pris la plume. Nous avons conservé le nom de la FINUL au risque de créer un trouble chez certains mais c’est bien une nouvelle force qui a été mise en place. Comme le dit Ghassan Salamé, c’est une nouvelle ère qui s’est ouverte au Liban dans laquelle le Conseil de sécurité est déterminé à jouer un rôle plus actif, plus efficace et en se donnant effectivement les moyens de son action.

Ce qui me paraît peut-être intéressant, au-delà de ce premier commentaire sur votre ouvrage, c’est que je revienne sur la vision française de cette résolution 1701 et de la FINUL renforcée. C’est pour moi l’occasion de vous dire comment nous voyons aujourd’hui le bilan de leur mise en œuvre et comment nous percevons le rôle de la FINUL aujourd’hui.

C’est un sujet à la fois politique et juridique, peut-être plus politique que juridique. Avec tout le respect que j’ai naturellement pour les hommes de droit, le politique commande quand même souvent le juridique. Cette résolution du Conseil de Sécurité met en forme un certain nombre de compromis extrêmement complexes autour desquels la communauté internationale a pu se mettre d’accord.

La résolution 1701, adoptée à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations Unies le 11 août dernier, a été la concrétisation d’une mobilisation exceptionnelle de la communauté internationale autour du Liban pour faire cesser la guerre. Certains peuvent considérer que la communauté internationale a tardé à adopter cette résolution. Cette résolution, acceptée par Israël, a permis, pour la première fois depuis très longtemps pour les Nations Unies dans cette région, l’arrêt d’une guerre. Il faut mesurer ce que cela représente dans cette région du monde. Cette résolution a permis une cessation des hostilités. Elle a permis le changement du mandat de la FINUL, elle a permis aussi, et c’est l’un de ses aspects essentiels, le déploiement de l’armée libanaise au Sud du pays, avec, pour la première fois depuis 40 ans, l’exercice de la souveraineté par le Liban sur l’ensemble de son territoire.

C’est un tournant majeur, historique. Pour reprendre les termes du Père Fadel, le Conseil est ainsi passé de la « non action » à l’action plus que déterminée. Deux dates clé ont permis d’aboutir à l’adoption de cette résolution. La première a été marquée par la présentation du plan en sept points du gouvernement de Fouad Siniora, un plan adopté alors que le gouvernement était au complet et dans le cadre d’un partenariat entre tous les acteurs politiques libanais. Ce document trace au fond la feuille de route de cette résolution fondamentale. Puis la deuxième est intervenue le 7 août avec la décision stratégique du gouvernement libanais de déployer l’armée libanaise au Sud. C’est cette décision qui a permis en réalité de passer d’un premier projet de résolution qui était difficilement acceptable par certains, notamment les ministres arabes réunis à cette période à Beyrouth, vers le texte définitivement adopté, qui est un texte incontestablement beaucoup plus équilibré.

Par souci d’efficacité, nous avons eu à cœur, nous Français en particulier, de faire en sorte que les autorités libanaises, comme israéliennes, nous donnent l’assurance que la force internationale créée par la résolution 1701 serait à même de remplir sa mission, toute sa mission sur le terrain. Pour éviter les écueils que vous décrivez, Père Fadel, dans votre ouvrage sur les difficultés de l’ancienne FINUL, le Président de la République française est intervenu personnellement auprès du Secrétaire général des Nations Unies, alors Kofi Annan, pour lui demander de placer cette force dans des conditions d’efficacité et de sécurité optimales. Nous avons obtenu de l’ONU toutes les clarifications nécessaires pour avoir un outil qui soit susceptible de fonctionner dans les meilleures conditions possibles avec une chaîne de commandement saine, cohérente, réactive et des règles d’engagement robustes qui doivent garantir, et qui ont garanti depuis, la liberté de la circulation de la force et sa capacité d’action face à des situations hostiles.

C’est dans ce contexte et avec ces garanties préalables que le Président de la République française a confirmé le renforcement du contingent français porté à quelques 1 700 hommes. C’est cette décision française et le maintien d’un commandement français qui ont permis de mobilier la dynamique européenne. La FINUL renforcée est ainsi essentiellement composée de partenaires européens. La France a décidé aussi de doter son contingent de moyens de défense très importants précisément pour faire en sorte que la force ne se retrouve dans une situation où elle risquait de ne pas pouvoir accomplir son mandat.

En définitive, cette FINUL renforcée n’a donc plus rien à voir avec la FINUL d’avant. Il faut mesurer en effet que nous avons aujourd’hui des moyens adaptés à la mission et au terrain. On peut considérer que cette FINUL créée sous le « Chapitre VI plus plus », pour reprendre l’expression d’une grande personnalité libanaise n’est certes pas une résolution sous chapitre VII mais enfin elle y ressemble fortement. Le dernier considérant de la résolution 1701 est à cet égard très clair. Le paragraphe 12 de la résolution reprend en outre implicitement les mêmes termes qu’une résolution sous chapitre VII. C’est donc effectivement une résolution sous chapitre VI de la Charte des Nations Unies mais elle donne à ceux qui accomplissent la mission des pouvoirs extrêmement importants qui la mettent à l’abri de se retrouver dans une situation que je qualifierai d’humiliante. Ces préalables étaient essentiels à la crédibilité de l’action des Nations Unies et à la crédibilité du déploiement par la France de son contingent.

Où en est-on aujourd’hui ? En dépit d’une situation politique libanaise que je n’ai pas besoin de vous décrire et d’une situation internationale qui reste toujours aussi complexe, je crois que l’on peut affirmer que le bilan est globalement satisfaisant. La FINUL s’est déployée sur le plan logistique en un temps record par rapport à d’autres forces. Il faut bien mesurer que la force regroupe près de 12.000 hommes avec 29 nationalités différentes, à 65 % européennes. Le monde entier est autour du Liban. La FINUL commandée hier par la France, aujourd’hui par l’Italie ; la FINUL maritime commandée par l’Allemagne ; d’importants contingents espagnols, belges et autres. C’est un message extrêmement clair.

Le déploiement de l’armée libanaise au Sud est par ailleurs à nos yeux un acquis essentiel. Il s’agissait en effet de l’un des objectifs majeurs de la résolution 1701. Aujourd’hui l’armée est partout. Permettez-moi de vous donner un exemple : dans le cadre de la coopération très forte entre l’armée libanaise, la FINUL maritime et les navires français qui sont au large du Liban, nous avons organisé des opérations pour aider la marine libanaise à débarquer sur les plages. Il s’agit en effet d’opérations techniques compliquées que les marins. Pour la première fois, ils ont ainsi pu débarquer sur l’ensemble de leurs côtes, de leur frontière syrienne au Nord à ligne d’armistice avec Israël au Sud. C’est cela la résolution 1701. Mesurez l’importance que cela représente. Mesurez aujourd’hui l’importance que la FINUL maritime vous donne pour contrôler la souveraineté de votre théâtre maritime. Aujourd’hui par la mer, il n’y a plus de trafic. C’est cela aussi la résolution 1701.

Cet objectif, le Père Fadel l’a rappelé dans son ouvrage, de rétablissement de la souveraineté de l’Etat libanais sur l’ensemble de son territoire, qui était l’un des objectifs jamais atteints de la première FINUL, a pu être atteint aujourd’hui grâce à la FINUL renforcée.

Il convient de mesurer aussi la remarquable coordination qui existe aujourd’hui entre l’armée libanaise et la FINUL et qui n’allait pas de soi. La multiplication de réunions, d’activités conjointes, de coordinations. Il faut relever également les efforts du gouvernement libanais pour établir d’une zone exempte d’armes au Sud, pour renforcer, avec l’aide de la communauté internationale, le contrôle des frontières en application de l’embargo. Il subsiste bien sûr encore des difficultés (les fermes de Chebaa, les arrangements de sécurité sur le village de Ghajar, la poursuite des survols israéliens) mais globalement la FINUL renforcée a bien rempli aujourd’hui son objectif avec une détermination intacte de la communauté internationale. Il n’y a pas de lassitude. La FINUL est là. Les relèves s’effectuent, personne ne parle de retrait. La déclaration présidentielle du Conseil de sécurité du 17 avril, adoptée à l’unanimité du Conseil de sécurité sur la base du dernier rapport du Secrétaire général, constitue à cet égard un texte extrêmement net sur ce qui reste à faire.

Si j’ai insisté sur ces différents aspects, c’est pour vous montrer les résultats du travail d’une communauté internationale unie. Comme vous le savez, la France n’a qu’un objectif au Liban, c’est son indépendance, sa souveraineté, sa stabilité, sa sécurité. Le Liban n’est pas, n’a pas été et ne sera pas une carte dans un jeu plus large. Quand la France propose une résolution sur le Liban, vous pouvez avoir confiance, parce que l’objectif est celui que je viens de décrire et c’est cet objectif que nous réussissons collectivement à mettre en œuvre.

Si le Conseil de sécurité des Nations unies a pu paraître longtemps inactif à certains, je crois, s’agissant du Liban, qu’on ne peut plus dire cela depuis l’été 2004. La mobilisation du Conseil de sécurité a en effet été, depuis cette date, exceptionnelle avec près de 15 résolutions en trois ans. Près de 10 % des résolutions du Conseil de sécurité adoptées dans la période récente l’ont ainsi été autour du Liban. Notre engagement à faire appliquer ces différents textes n’a pas faibli, que ce soit le texte fondateur de la résolution 1559, la résolution 1595 qui a créé la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri, ou toutes les autres résolutions jusqu’à la 1701. La différence fondamentale avec ce qui s’est passé auparavant, c’est que nous avons mis en place des mécanismes de suivi. Le Conseil de sécurité a demandé au secrétaire général des rapports plus réguliers afin d’avoir une capacité de suivi et de vérification qui n’avait peut-être pas existé auparavant.

Je peux donc affirmer que, si le « machin », comme le disait le Général de Gaulle, a pu parfois paraître un peu faible, les Nations Unies d’aujourd’hui, la justice internationale, l’ensemble des instruments que nous avons à notre disposition, représentent bien les instruments du droit international. Nous n’en avons pas d’autres. Nous n’avons pas recours à d’autres moyens d’actions, ce n’est pas dans notre culture, dans nos objectifs ou dans notre manière d’agir. Ces résolutions aujourd’hui fonctionnent sans doute mieux parce qu’elles sont accompagnées d’une volonté politique forte de les faire appliquer mais aussi parce que nous réussissons à obtenir le plus souvent possible l’unanimité. Lorsque nous obtenons l’unanimité, nous sommes plus forts naturellement. Plus nous sommes rassemblés, plus nous sommes efficaces.

Lorsque nous parlons du chapitre VI ou du chapitre VII, nous sommes naturellement dans des concepts différents. Il faut toutefois relativiser ces différences et bien comprendre qu’un chapitre VI musclé peut permettre de remplir et d’atteindre tous les objectifs.

Je ne prétends pas aujourd’hui que des obstacles ne sont pas devant nous. Je ne dis pas non plus que la situation ne va pas être difficile. Nous avons encore un très long chemin à faire. La résolution 1701 parle effectivement d’une cessation des hostilités puis d’un cessez-le-feu. Nous en sommes loin mais, malgré tout, les résultats obtenus, la situation au Sud, le déploiement de l’armée libanaise, la manière dont les armes ont été et sont saisies, la manière dont la FINUL se déploie partout, la manière dont la stabilité est revenue au Sud, ce contact me permet de pouvoir estimer que la communauté internationale a bien fait son travail./.

Dernière modification : 07/05/2007

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