Remise des Prix Albert Londres - Musée National - Beyrouth - 18 Mai 2007

Monsieur le Ministre,
Madame la Présidente, Chère Josette Alia,
Mesdames et Messieurs,
Mes chers Amis,

Quel plaisir et quel honneur de participer avec vous, ici, au cœur de Beyrouth, à cette 69ème cérémonie de remise des Prix Albert Londres. Je salue le choix symbolique et remarquable de votre jury d’avoir choisi Beyrouth dans cette période de crise mais d’espoir pour le Liban pour remettre ces Prix. Dans un pays profondément attaché à la quête de sa liberté et qui depuis près de trois ans a payé le prix du sang dans cette exigence, la presse joue un rôle fondamental et n’a pas cédé aux intimidations. Depuis l’attentat contre le Ministre Marwan Hamadé, journaliste de cœur et de profession, jusqu’aux assassinats barbares de Samir Kassir et de Gébrane Tuéni, tous deux figures de proue du grand journal An Nahar et symboles du printemps de Beyrouth, jusqu’à la tentative d’attentat contre May Chidiac, les journalistes libanais ont payé un lourd tribut à leur soif de liberté. Votre présence aujourd’hui rend hommage à leur combat et prend une dimension quasi historique.

Quelle belle occasion de réaffirmer ensemble notre attachement aux valeurs d’éthique, d’indépendance et de liberté qui sont au cœur de cette profession de journaliste et dont le nom d’Albert Londres porte aujourd’hui encore et très haut l’exigence.

Souvenons-nous du message de ce journaliste d’exception que fut Albert Londres. Cet aventurier de la vérité, dont la plume ironique n’a eu de cesse de traquer avec courage et lucidité les injustices de son époque, en sachant mobiliser l’opinion publique contre des pouvoirs devenus injustes ou autistes. Albert Londres, pionnier du grand reportage, globe-trotter inlassable, qui s’attache à mieux faire connaître le monde à ses contemporains. Albert Londres, aux écrits dont la verve et l’humour intacts témoignent aujourd’hui encore de sa joie à pratiquer son métier, d’une jubilation réelle à mener l’enquête et révéler les secrets qui font le lit des oppressions.

Albert Londres que nous avons souhaité honorer, à l’issue de cette cérémonie, au travers d’une pièce de théâtre intitulée ‘La Planète Londres’, présentée ce soir au Théâtre Montaigne, et retraçant au fil de ses écrits l’itinéraire de ce journaliste hors normes.

75 ans après sa mort, Albert Londres reste une référence toujours vivante, un exemple, une icône pour les journalistes français, francophones et bien au-delà. Celle d’un journalisme n’hésitant pas, selon ses propres mots, à « porter la plume dans la plaie », en ouvrant les yeux des lecteurs sur les réalités du monde, avec un grand respect de leur intelligence, de leur sensibilité, de leur humanité.

C’est cette inspiration humaniste, cette exigence d’intelligence et de respect, que perpétue aujourd’hui le Prix Albert Londres, créé par sa fille au lendemain de la mort du journaliste en 1932, et qui récompense chaque année de jeunes journalistes francophones de moins de 40 ans.

Ce prix valorise depuis l’origine un journalisme exigeant et éthique. Un journalisme porteur d’une déontologie inflexible. Un journalisme moderne et créatif. C’est ainsi qu’au fil des années, il a consacré « la tradition bien française du grand reportage », tradition transmise jusqu’à nos jours par des journalistes d’exception, des mythes vivants de la profession comme Henri Amouroux ou Josette Alia, que nous avons l’honneur de compter parmi nous aujourd’hui.

Etre journaliste, c’est en définitive faire foi de relever la dignité humaine, partout où elle est bafouée. Depuis 75 ans, les lauréats du Prix Albert Londres se plongent ainsi à leur tour dans les plaies du monde, et secouent notre indifférence de citoyens trop souvent spectateurs.

Car ces « plaies » dont parlait Londres, sont aujourd’hui toujours plus nombreuses et profondes. Elles sont à vif, dans un monde où les violences, les conflits, les tragédies, se nourrissent du silence. Or c’est bien souvent grâce à l’engagement, grâce à la présence des journalistes, des reporters et des photographes, sur les terrains les plus dangereux, que la chaîne du silence peut être brisée, et, par le biais de la mobilisation des opinions publiques, que des solutions peuvent être trouvées, des cessez-le-feu instaurés.

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Organiser cette cérémonie à Beyrouth rend hommage à une haute conception du journalisme. Car cette ville est symbolique a plus d’un titre.

Beyrouth martyrisée par la succession des guerres et des conflits. Beyrouth qui se relève avec courage des bombardements massifs de l’été, et dont les plaies encore fraîches peinent à totalement s’effacer. Mais aussi Beyrouth, ville de coexistence et de pluralisme, phare de liberté et la culture dans le monde arabe, qu’avait su si bien décrire Samir KASSIR.

Beyrouth, dont le meilleur symbole n’est autre que ce Musée National où nous nous trouvons, autrefois situé sur la ligne de démarcation. Ce passage du Musée, tristement célèbre, où tant d’innocents furent sauvagement assassinés, dont Edouard Saab en 1976 alors correspondant du Monde et rédacteur en chef de l’Orient le Jour.

Beyrouth, où Albert Londres se rendit il y a près de 90 ans et qui de tout temps fut synonyme d’exception, celle d’une liberté avide et insoumise, qui depuis des siècles, défie les tyrannies qui s’emploient à l’assujettir. Cette liberté ne s’est jamais effacée, ni même agenouillée. Elle s’est au contraire épanouie au travers d’une presse libre, portée depuis l’origine par des grands patrons de presse, Cher Ghassan Tuéni, et des journalistes de légende.

Elle s’incarne aujourd’hui au travers d’une jeune génération de journalistes qui s’emploient à contourner les clichés et les tabous, pour donner une image neuve de leur pays et de son combat toujours renouvelé pour voir s’y édifier un État et s’affermir une citoyenneté. Parmi eux, je voudrais citer Danièle ARBID, lauréate du Prix en 2001.

Car ici, à l’avant-garde du monde arabe, les journalistes sont les garants de l’esprit civique et de la citoyenneté, contre toute résignation, contre cette tentation de la démission qui fait le lit de l’impunité. A Beyrouth plus qu’ailleurs, les journalistes sont des résistants de la liberté.

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Il est vrai que cette liberté s’est trop souvent payée dans le sang.

L’année 2005 et le printemps de Beyrouth se sont écrits après l’assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons dans le sang d’hommes de presse : Samir Kassir et Gebrane Tuéni. Deux hommes d’exception, qui, au-delà de leur différence de style et d’idées, ont contribué à façonner un nouveau rêve de liberté et de démocratie pour le Liban, durant ce printemps de Beyrouth qu’ils ont inspiré par leurs discours et leurs éditoriaux, incarné par leur courage et leur présence dans toutes les manifestations, sublimé par leur sacrifice suprême.

Samir Kassir, qui incarne aujourd’hui, pour toute une génération de journalistes, et bien au-delà du Liban, le symbole de la liberté d’expression.

Gebrane Tuéni, l’homme éclairé, l’homme de conviction, défenseur fervent de la liberté de presse, mais aussi responsable politique. Dans ses fonctions de Président directeur général du journal An Nahar comme dans son mandat de député, Gébrane Tueni savait incarner, avec un charisme et une force de conviction rares, le combat du Liban pour la démocratie, l’indépendance et la souveraineté.

Je m’incline devant leur mémoire. Nous devons méditer leur message et leur sacrifice. Comme je rends hommage à May Chidiac, victime dans sa chair de la barbarie la plus abjecte. May Chidiac, que le Président Chirac a souhaité décorer des insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur à l’occasion de la 17ème journée mondiale de la Liberté de la Presse, le 3 mai dernier. May Chidiac, qui a souhaité, en dépit de sa terrible épreuve, reprendre rapidement son travail, avec toute l’élégance, le talent et la passion qui la caractérisent.

Aujourd’hui à Beyrouth, par cette cérémonie, la France dans sa diversité rend hommage à la liberté de la presse, au courage de ceux qui savent qu’aiguiser leur plume peut signifier leur arrêt de mort, à tous ceux qui luttent pour que la presse au Liban comme partout dans le monde reste libre. C’est l’occasion de rendre hommage à une profession durement éprouvée dans le monde.

Selon le dernier rapport de l’organisation Reporters sans Frontières (RSF), 29 journalistes et collaborateurs des médias ont été tués pour avoir exercé leur métier depuis le début de l’année 2007 tandis que 129 professionnels des médias sont actuellement emprisonnés (125 journalistes et 4 collaborateurs). Treize journalistes sont actuellement retenus en otages dans le monde. Ce bilan est accablant et témoigne de l’ampleur du combat qu’il faut continuer à mener partout et chaque jour.

La France aura toujours à cœur de défendre la liberté, qui est inscrite dans sa devise et d’abord la liberté d’expression de la presse.

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Au-delà, la France souhaite promouvoir un journalisme éthique, fondé sur des valeurs qui sont au cœur de la francophonie. Cette francophonie qui incarne une manière différente de voir le monde et de penser la diversité culturelle. Cette francophonie qui s’organise et s’élargit. Notre organisation internationale de la francophonie dont le Liban est un membre actif, est aujourd’hui l’élément essentiel d’une certaine vision du monde, d’une certaine idée de l’Homme.

Ces sont ces valeurs, que France 24, cette chaîne d’information en continu inaugurée récemment, voulue par l’ancien Président de la République Monsieur Jacques CHIRAC, souhaite promouvoir auprès de tous les francophones, en portant sur le monde un regard ouvert et curieux, fait d’indépendance, de rigueur, de respect et d’exigence. Plus modestement, ce sont ces mêmes valeurs que nous avons à cœur de transmettre, ici au Liban, aux jeunes étudiants du DES de journalisme de l’Université Libanaise, créé il y a plus de dix ans en partenariat avec le CFPJ et l’Institut Français de Presse. Je salue à cet égard les journalistes francophones du Liban et la vitalité de cette presse francophone quotidienne, avec l’Orient le Jour et l’héritage de qualité qu’il porte et fait fructifier, mais également hebdomadaire et mensuelle.

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Ce soir au Musée National, les Prix Albert Londres 2007 sont remis à des journalistes d’exception pour leurs reportages récents. Je leur adresse toutes mes sincères félicitations et mon admiration. Luc Bronner du Monde d’abord pour une remarquable série d’articles sur la question des jeunes des banlieues ; Anna Poiret, Gwenlaouen Le Gouil et Fabrice Launey, pour leur reportage commun sur Muttur : un crime contre l’humanitaire, qui relate l’assassinat de 17 Sri Lankais travaillant pour l’ONG française Action contre la Faim.

En les félicitant, je souhaite conclure en invitant les journalistes libanais de s’inspirer toujours de l’exemple d’Albert Londres, et de vivre leur métier avec fierté et ambition.

Oui, le journalisme est un métier, une vocation, une passion. De votre professionnalisme et de votre engagement, votre pays et notre monde ont plus besoin que jamais. C’est à vous qu’appartient, dans un environnement marqué à la fois par de puissantes convergences culturelles comme par une forte tentation de rejet et de repli, de faire vivre la diversité et le débat d’idées. A vous de dénoncer l’hypocrisie des pouvoirs, les clientélismes et la violation des droits élémentaires. A vous aussi de donner voix à la souffrance ordinaire des gens simples, de briser les stéréotypes, et de lutter contre le parti pris.

Il vous appartient de faire vivre la liberté de la presse, toujours menacée, et de l’incarner avec courage et passion. Vous êtes les garants d’une culture de la liberté qui ne doit jamais s’éteindre. Demeurez des journalistes exigeants, car vous êtes les piliers de la démocratie et de la paix. C’est en cela que vous êtes responsables de l’avenir de ce pays, de la réussite de ce miracle libanais auquel la France croit tant.

Je vous remercie/.

Dernière modification : 18/05/2007

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