Journées scientifiques Samir Kassir "Moyen-Orient : conflits et enjeux" - USJ (08/06/2006)

Messieurs les Ministres,
Messieurs les Députés,
Monsieur le Recteur,
Très chère Gisèle,
Madame la Directrice,
Mesdames et Messieurs,
Mes chers Amis,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer la mémoire et la pensée d’un grand intellectuel arabe, d’un grand libanais, qui fut aussi un grand français, Samir Kassir.

Depuis ce funeste 2 juin 2005, l’importance de Samir Kassir, pour son pays et pour l’ensemble du monde arabe, grandit et se précise chaque jour un peu plus. Un an a passé, et les changements espérés lors du printemps de Beyrouth ne sont, certes, pas encore pleinement concrétisés. Le Liban a tourné une page de son histoire. Et comme toute grande transition, la transition libanaise exige encore du temps, des efforts et du courage. Des peurs ressurgissent et la résignation, parfois, guette, rendant plus nécessaire que jamais de s’inspirer de cette voix forte qui fut porteuse de tant d’espoirs. Un an déjà que Samir n’est plus là, mais le chemin tracé et la nécessité des objectifs formulés demeurent cependant plus impérieux que jamais.

Ce qui fascine tout d’abord chez Samir Kassir, à la lecture de ses textes brillants et corrosifs, c’est la cohérence d’une véritable pensée politique, qui ouvre au citoyen arabe la voie de l’universel. C’est cette pensée politique que j’aimerais évoquer avec vous, à l’occasion de l’ouverture de ce colloque scientifique.

Samir Kassir était avant tout un universitaire, un homme de livres et d’histoire. Historien de Beyrouth, il se fait le témoin attentif des mutations successives de sa ville, des traditions qui persistent comme des styles qui évoluent au gré de plusieurs influences. Dans son livre sur votre capitale, on lit ainsi en filigrane l’évolution de tout un pays. On lit la naissance d’une culture singulière. Ce que Samir Kassir nous dévoile dans son œuvre, ce sont en fait les arcanes du mystère libanais : l’alchimie des rencontres, les brassages de cultures et d’identités qui ont fait la richesse de ce pays et de son peuple.

Depuis près de deux siècles, cette ville où se croisent la " fureur de penser et la quiétude de vivre" , est le point nodal du Liban, de sa diversité et aussi de ses contradictions. Pour Samir Kassir, l’Histoire de Beyrouth pointe la direction toujours possible d’une renaissance arabe, au-delà des replis et des tensions du présent. Samir Kassir croit à sa ville. Il croît à sa possibilité d’intégrer, de drainer les différences dans le creuset d’une identité propre et mouvante, faite de diversité, mêlant modernité, tradition et convivialité.

Samir était lui-même à l’image de cette ville qu’il aimait tant. Il savait conjuguer une multitude d’identités liées à son parcours et accordées par ses valeurs fondamentales. A la fois libanaise, palestinienne, syrienne, son arabité était pour lui comme une ouverture au monde, une invitation à l’échange.

De la France, de sa culture, de sa langue, de sa terre d’adoption et de formation, mon compatriote gardait par ailleurs ce souci constant de conjuguer valeurs universelles et respect de la diversité culturelle.

Dans ses Considérations sur le Malheur Arabe, ouvrage majeur et d’abord écrit en français, Samir Kassir récuse la fatalité du malheur et la résignation politique qui en découle. Pointant la richesse des métissages successifs qui marque l’histoire arabe, il refuse cette loi d’airain qui condamnerait par avance les Arabes à l’impuissance et au repli sur eux-mêmes. De son écriture fine et élégante, il appelle les Arabes à retrouver le chemin de la modernité, déjà largement parcouru au XIXème et XXème siècles, avec l’effervescence culturelle et politique de la Nahda. La culture arabe s’anime alors, entre Le Caire et Beyrouth, d’une tension vertueuse et créatrice, adoptant le meilleur des autres cultures, à commencer par celles de l’Europe et de la France des Lumières.

Contre les refrains éculés du ressentiment, contre la tentation de la victimisation et du repli sur soi, Samir Kassir affirme bien haut que rien, dans la culture arabe, n’interdit de renouer avec l’universalisme. Ce faisant, il place aussi les Arabes, régimes et peuples, devant leurs responsabilités historiques et devant des choix courageux et nécessaires pour façonner leur avenir.

Son travail d’historien prend alors une dimension politique, qui l’amène très naturellement à prendre la plume hors du champ académique.

Journaliste, Samir Kassir porte au plus haut la tradition libanaise d’une presse engagée pour la liberté, l’indépendance et la cohésion nationale. De formation universitaire, il se mue en historien de l’immédiat, traquant dans ses éditoriaux, à L’Orient-Express puis au Nahar, les événements qui ouvrent et dessinent de nouvelles voies pour l’avenir. Dans l’entrelacs des faits, il sait retrouver le souffle du temps historique et de l’universel. Il sait aussi préciser les options qui s’offrent à l’action politique.

Au regard des vérités de l’Histoire, il dénonce l’hypocrisie des pouvoirs, la corruption, les collusions. Véritable " objecteur de conscience civique" , armé d’un féroce esprit critique, il ose désigner ce qui entrave la liberté de son peuple, il dénonce la violation quotidienne de ses droits.

Relus aujourd’hui, la fureur retombée, on ne peut, avec émotion, qu’être qu’admiratif face à la lucidité et l’éloquence de ces éditoriaux récemment traduits du Nahar. Nourris d’une érudition sans équivalent, brassés par une langue alerte et incisive, ils brillent du courage incendiaire qui est celui de l’Homme libre.

A l’avant-garde du combat de la liberté, Samir aura pris des risques inouïs. Mais se taire, pour lui, aurait signifié donner son assentiment aux criminels, et se laisser déposséder de son droit le plus essentiel : la liberté de penser et d’informer. Résolu et frondeur, il était cet ‘élégant danseur sur un champ de mines’ qu’évoque tragiquement Mahmoud Darwich.

Ici, Monsieur le Recteur, chère Madame Kiwan, à l’Institut des Sciences Politiques de l’USJ, qui l’accueille comme chargé de cours dès son retour de France en 1993, il sait aiguiser le sens civique de ses élèves, battant en brèche les idées reçues par une pédagogie politique et historique dont il avait le secret. Il avait cette ironie incisive et généreuse qui savait captiver ses élèves et provoquer entre eux le débat. J’ai à l’esprit ces mots de Yara Yassine, étudiante à l’USJ, élève de Samir Kassir, lors du 40ème de sa disparition. Elle disait que grâce à Samir, elle avait appris à lutter férocement contre le fanatisme et le racisme, apprenant à faire siennes les causes existentielles que sont la démocratie du monde arabe. Elle faisait le serment de ne jamais baisser les bras afin de ne pas laisser Samir être tué une seconde fois.

Le 14 mars 2005, au prix d’un harcèlement constant, d’incessantes menaces et de filatures épiques, cet engagement quotidien porta ses fruits presque inespérés, par le plus radieux des printemps, celui du peuple libanais. Le 14 mars, rappelons-nous, les mots de Samir résonnaient à l’unisson de tout un peuple qui réapprenait à parler d’une seule voix, pour crier son indignation et son désir de changement. L’hypocrisie, les mensonges d’un système brutal et chancelant, paraissaient dans une lumière crue. Ils semblaient voués à disparaître.

Le 14 mars 2005, Samir vit Beyrouth renaître à elle-même. Il vit son peuple décidé en marche vers son avenir. Par-delà les années sombres, Beyrouth reprenait sa place dans le monde arabe. Beyrouth, creuset d’une arabité moderne, incarnation de l’excellence universitaire et de la liberté de presse. Beyrouth l’extravertie, se dresse alors et assène au monde, peut être trop fort dans cette région, son message de liberté, de justice et de tolérance.

Dans l’euphorie de ces journées de fête, Samir, toujours lucide, savait aussi pertinemment que le 14 mars, ne saurait suffire à lui-même, qu’il ne serait que le geste inaugural d’un combat de longue haleine. Et ce combat, selon lui, devait s’organiser selon deux perspectives aussi complémentaires qu’indissociables.

D’abord la Place des Martyrs devait s’imposer comme l’épicentre culturel et politique d’une révolution démocratique qui balayerait les dictatures à l’échelle de la région. Pour Samir Kassir, le message politique du 14 mars était clair : le temps des tyrannies est révolu, les régimes autoritaires sont condamnés à plier sous le poids de la volonté des peuples. Le temps de la démocratie est ainsi venu. Rien ne sera plus jamais comme avant car la volonté des peuples a fait son entrée dans l’histoire arabe.

Aussi pour lui, rien ne servait de penser le Liban à l’étroit dans ses frontières de dignité retrouvée, comme un sanctuaire de liberté. Le printemps de Beyrouth devait éclairer le monde arabe dans son ensemble. Les roses devaient aussi fleurir ailleurs, sans quoi cette liberté serait toujours précaire. Telle était au fond sa généreuse pensée, éprise de liberté, espoir de toute une région.

Ensuite, il ne s’agissait pas de " ressusciter le vieux Liban" , avec ses querelles ancestrales, son aporie confessionnelle et ses clientélismes, " mais d’en réinventer un autre" .

Fidèles aux valeurs qui ont porté le 14 mars, les citoyens libanais doivent selon lui porter haut leur exigence de changement, celle d’une pratique novatrice de la politique, tournée vers l’avenir, vers la justice et les réformes pour l’intérêt général.

Le 14 mars, les Libanais se sont battus pour retrouver leur dignité et leur liberté. Ils doivent désormais se battre pour imposer l’État de Droit, la Démocratie et la Justice, qui en sont les seules garanties. Le Gouvernement de M. Fouad Siniora est engagé sur cette voie. Mais il ne saura réussir à surmonter les difficultés sans un appui sans faille de l’opinion publique et des citoyens libanais.

Pour Samir Kassir, l’affirmation des libertés individuelles doit fournir le socle d’une société tournée vers l’avenir, réconciliée avec elle-même. La citoyenneté -et donc le sens de la Nation- doit devenir le vecteur de la transformation en profondeur de la société. Elle doit faire prévaloir le droit et la liberté sur les inerties du système communautaire.

Samir souhaitait ainsi qu’à la faveur du 14 mars, le Liban redevienne une terre fertile pour une pensée arabe laïque et démocratique, un laboratoire pour de nouveaux styles de vies, pleinement arabes, pleinement modernes. Tel était pour lui le sens d’un ‘Liban-Message’, celui d’un Liban démocratique.

La pensée politique de Samir Kassir reste donc avant tout une pensée de la citoyenneté démocratique dans son contexte arabe.

Pour lui, la vivacité de la société civile immunise l’État face aux pressions extérieures. L’engagement citoyen, à commencer par celui des Jeunes, est riche d’espoirs de changement. Il est porteur d’un renouvellement de la classe politique, qu’il veut moins marquée par les conflits du passé, plus attachée à l’intérêt général qui rassemble tous les Libanais.

C’est pourquoi je souhaite ici m’adresser plus spécifiquement à la jeunesse libanaise. A vous, jeunes étudiants en sciences politiques, je veux dire : reprenez le flambeau, ne vous résignez pas !

Bien sûr, la démocratie comme la justice n’adviennent en un jour. Mais n’abandonnez pas votre pays aux esprits étroits ou corrompus, à l’irresponsabilité des haines et des intérêts personnels. Faites vôtres le rêve de Samir, celui d’un " pays qui s’enrichit de ses différences, un pays libéré des contraintes confessionnelles et claniques, un État dévoué à ses citoyens " .

Devenez des citoyens exigeants, et vous serez demain le socle de la démocratie et de la paix. Vous êtes responsables de l’avenir de ce pays.

Malgré les difficultés, ce combat, votre combat, n’est pas vain. Il est de ceux qui élèvent l’Homme à sa dignité.

Jeunesse du Liban, le combat de Samir, c’est désormais à vous de le porter. La France, vous le savez, se tiendra à vos côtés.

Vous êtes orphelins de Samir, mais vous êtes riches de son héritage. Alors, méditez son rêve, écoutez son message, endossez son courage, portez ses valeurs et faites réussir son utopie.

Votre professeur voulait réveiller le monde arabe. Il croyait en un monde arabe libéré de ses chaînes. Contre l’arrogance des mafias, le cynisme des tyrans, contre la soumission aux extrémismes, il ne voulait pas se taire.

Il était de ces hommes qui savent combattre la résignation, susciter l’espoir et entraîner les autres. Pour lui, les difficultés du quotidien n’étaient pas cause de désespoir, mais une source jamais tarie de motivation. Il avait le courage de dire non.

Chère Gisèle,

La pensée de Samir, l’héritage qu’il nous lègue, seront toujours plus forts que l’intolérable lâcheté de ses assassins. Jamais la lâcheté ne triomphe du courage.

Samir était l’incarnation même de l’homme arabe, moderne, ouvert sur le monde. Je revois son sourire, la lumière de son regard. J’ai à l’esprit nos conversations mais aussi nos désaccords. Nous l’aimons. Nous pensons à lui. Il vit avec nous par son message et par la force et l’inspiration qu’il donne à beaucoup.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 17/01/2007

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