Interview de l’ Ambassadeur de France au quotidien As Safir (12/2/2009)

L’Ambassadeur de France, M. André Parant à "As Safir" : "J’espère que les élections confirmeront le processus de stabilisation loin de toute tension".

Question : Comment la France juge-t-elle l’état d’avancement du dialogue interlibanais ?

Réponse : D’abord, ce que je voudrais rappeler, c’est que l’ouverture d’un dialogue national sous la conduite du Président Michel Sleiman était l’un des éléments essentiels de l’accord de Doha. Je sais que certains estiment que les choses ne vont pas assez vite et que ce dialogue n’a pas encore débouché sur des résultats concrets. Mais il faut être réaliste. Car ce dialogue traite de sujets difficiles. Et nous faisons confiance au Président de la république et aux responsables politiques libanais pour trouver des réponses aux questions qui sont posées, même si cela doit prendre un peu de temps.

Q : Croyez-vous que les élections auront lieu dans les délais et loin de toute tension ?

R : Ces élections se dérouleront à la date prévue, et je ne vois a priori aucune raison pour laquelle elles n’auraient pas lieu. Ce que je constate, c’est que tous les acteurs politiques libanais s’y préparent. Je crois par ailleurs que les Libanais en ont assez de la violence. Ils espèrent que ces élections se déroulent dans le calme, de manière transparente, et qu’elles viennent confirmer le processus de stabilisation qui a été engagé avec l’accord de Doha. C’est aussi naturellement ce que la France souhaite, et sur ce point-là aussi, nous faisons confiance à la fois au sens des responsabilités des dirigeants politiques et à la maturité du peuple libanais pour que ces élections marquent une victoire de la démocratie. Ces élections constitueront un moment important de la vie politique au Liban. La France souhaite que cette échéance se déroule dans le calme, de façon à raffermir la stabilité qui prévaut aujourd’hui, et pour que soit perpétuée cette tradition démocratique libanaise particulière dans le monde arabe.

Q : La démocratie consensuelle au Liban ne compliquera-t-elle pas l’exercice du pouvoir, même si une nouvelle majorité est issue des élections ?

R : Ce qui se passera après les élections est une autre affaire. Les institutions libanaises fonctionnent de la manière dont les Libanais les avaient mises en place. Si elles ne satisfont pas tout le monde, c’est aux Libanais eux-mêmes d’en débattre.

Q : On parle beaucoup actuellement d’un bloc centriste. Qu’en pensez-vous ? Y êtes-vous favorable ?

R : Il y a un grand débat portant sur le bloc centriste, mais à notre avis, c’est un point de détail intérieur ayant trait à la politique intérieure libanaise et au jeu politique. C’est aux Libanais et à eux seuls de choisir par qui ils doivent être gouvernés. Il ne nous appartient pas à nous, protagonistes extérieurs, d’entrer dans ce genre de considérations.

Q : La France aura-t-elle un rôle à jouer en matière de surveillance des élections ?

R : La communauté internationale, y compris l’Union européenne, a fait savoir au gouvernement libanais qu’elle était disposée à faire participer à un dispositif international d’observation des législatives si les autorités libanaises le souhaitent et le demandent.

Q : Quelle sera l’attitude de la France si l’opposition, et plus particulièrement le Hezbollah, remportent les élections ? Est-il concevable pour Paris que le Hezbollah dirige un bloc parlementaire important qui gouverne le Liban durant la période à venir ?

R : Encore une fois, c’est aux Libanais et à eux seuls qu’il revient de choisir leurs représentants. Et dès lors qu’ils le font de manière démocratique, nous n’avons pas de jugement à formuler sur le choix qu’ils auront exprimé, quel qu’il soit. De toute façon, quels que soient les résultats de ces élections, la France est et restera l’amie du Liban et de tous les Libanais, et elle continuera à aider ce pays et à soutenir l’aspiration des Libanais à l’indépendance, à la souveraineté, à la liberté et à la démocratie.

Q : N’avez-vous pas peur que ce qui s’est passé avec le Hamas à Gaza, après sa victoire aux élections législatives, se répète au Liban ?

R : Je ne crois pas que le parallèle soit pertinent, au vu de la réalité libanaise. Les différentes composantes de l’opposition libanaise ne figurent pas sur la liste des organisations terroristes de l’Union Européenne.

Q : Quelle est votre appréciation de l’action du président de la république Michel Sleiman ?

R : Nous avons accueilli très favorablement l’élection du Président Sleiman qui a permis le retour à un fonctionnement normal des institutions de l’Etat. Et nous soutenons l’action qu’il mène au service de la réconciliation nationale et de l’unité des Libanais. Je pense par ailleurs que les Libanais lui sont reconnaissants de ce qu’il fait pour restaurer le prestige de la fonction présidentielle et restaurer la place et l’image du Liban sur la scène internationale.

Q : La France approuve-t-elle la restitution au Président de la République des prérogatives qui lui furent ôtées par l’accord de Taëf ?

R : Le Président de la République jouit toujours de vastes prérogatives qui lui sont accordées par la Constitution libanaise. Mais là aussi, c’est un débat qui ne concerne que les Libanais et leurs institutions constitutionnelles.

Q : Quatre ans après l’assassinat de Rafic Hariri, à quel point la France est-elle attachée à l’Intifada de l’indépendance ? Y-a-t-il un changement de la position de la France ?

R : Non, il n’y a pas de changement de la position de la France à l’égard du Liban. L’attachement de la France au Liban, à l’indépendance, à la souveraineté, au respect de l’intégrité territoriale du Liban et à l’unité des Libanais, sont des constantes qui sont et qui resteront au cœur de la relation entre la France et le Liban. Nous sommes attachés à nos relations avec tous les Libanais, mais dans le même temps, nous sommes attachés à l’idée d’un Liban indépendant, souverain et uni, pour que le Liban ait toujours sa spécificité dans le monde arabe. Mais que personne ne s’attende à ce que nous intervenions dans les détails politiques libanais à ce moment décisif pour le pays. Nous ne pouvons guère préférer une partie libanaise à une autre. Tel n’est pas notre rôle.

Q : Concernant le Tribunal international, peut-il influer sur le cours des élections, sachant qu’il démarre le 1er mars ?

R : La commission d’enquête internationale et le tribunal font leur travail d’une manière totalement indépendante et en dehors de toute considération politique ; c’est ce qu’a déclaré le juge Daniel Bellemare à plusieurs reprises à la presse. Bellemare a indiqué que l’enquête n’est pas terminée, mais le processus menant à la justice, qui a été engagé le lendemain de l’assassinat de Hariri, se poursuit. Et je ne vois a priori aucune raison pour que cette question du tribunal vienne interférer dans le processus électoral au Liban, qui suivra son cours normal.

Q : La France redoute-t-elle de nouveaux attentats ou assassinats, comme c’est souvent le cas avant tout développement lié au tribunal international ?

R : J’entends ces inquiétudes qui s’expriment. Je crois que personne ne peut faire à ce sujet de pronostics concernant les risques de ce genre qui pourraient ralentir ou entraver le cours de la justice. Personnellement, je ne pense pas que cela sera le cas. Je pense que ce serait une grave erreur. J’entends s’exprimer à ce sujet un certain nombre d’inquiétudes, et d’hypothèses qu’on ne peut pas totalement écarter. Mais je pense que le cours de la justice est en marche et que rien ne pourra l’arrêter.

Q : La priorité au Liban est-elle la justice ou la stabilité ? Et que faire si ces deux objectifs sont contradictoires ?

R : Je me refuse à rentrer dans ce raisonnement et à choisir entre l’une et l’autre. Je crois que la justice et la stabilité sont indissociables. Je crois que l’une ne va pas sans l’autre : il ne doit pas y avoir de justice sans stabilité. Qui peut imaginer sérieusement qu’il puisse y avoir stabilité dans un pays qui pratiquerait l’impunité des crimes politiques ? Justice et stabilité vont de pair.

Q : La France va-t-elle réduire le nombre de ses soldats de la FINUL, ou restera-t-elle engagée en faveur de la résolution 1701 ?

R : La réponse est catégoriquement non. Le Président de la République l’avait dit très clairement, à deux reprises, notamment lorsqu’il est venu ici, le 6 janvier dernier, lors de sa dernière visite. Nous sommes engagés en faveur de la sécurité et de la stabilité du Liban Sud.

Q : La visite du Président Sleiman en France aura lieu vers la mi-mars. Quelles en seront les grandes lignes ?

R : Elle aura lieu à l’invitation du Président Nicolas Sarkozy. Une invitation que le Président Sarkozy avait faite au Président Sleiman dès sa première visite au Liban. Ce sera la première visite officielle, une visite d’Etat du Président Sleiman en France. Nous espérons que cette visite, qui revêt une grande importance, sera à la hauteur des relations entre la France et le Liban. Nous sommes actuellement en train de travailler le programme avec nos partenaires libanais.

Q : Cette visite illustre-t-elle un retour à la normale des relations entre les présidences des deux pays ? Maintenant, on voit que les deux présidents de la République se rencontrent. Avant, c’était le Chef du gouvernement Rafic Hariri qui avait des relations directes avec M. Chirac. Rappelons que la dernière visite d’un président libanais à Paris fut celle de l’ancien président Emile Lahoud en 2001.

R : La France a toujours entretenu des relations avec tous les responsables politiques libanais. Il y a eu simplement cette parenthèse à partir de 2004, liée aux événements que vous savez. Cette parenthèse est aujourd’hui refermée, et les relations entre la France et le Liban, et entre les autorités françaises et libanaises, suivent leur cours normal, que ce soit entre présidents, ministres ou autres personnalités.

Q : On entend dire que le patriarche maronite, Nasrallah Sfeir, se rendra lui aussi à Paris.

R : C’est vrai. Les autorités françaises ont transmis une invitation au patriarche Sfeir mais aucune date n’a encore été fixée. Cette visite est d’autant plus importante que le patriarche est très respecté en France, en plus des relations étroites entre la France d’un côté, l’Eglise maronite et tous les patriarches maronites de l’autre.

Q : Y a-t-il d’autres invitations françaises adressées à des personnalités de l’opposition, comme le général Michel Aoun par exemple ?

R : En quelle qualité ? L’Etat français n’a pas l’habitude d’adresser des invitations aux chefs des partis politiques. L’Etat français invite d’ordinaire des personnalités officielles. Mais il n’empêche que les chefs des partis, qu’ils soient de l’opposition ou du camp loyaliste, sont les bienvenus en France. Ils sont d’ailleurs reçus quand ils le demandent dans le cadre de leurs tournées à l’étranger, mais cela ne se fait pas à l’invitation officielle de l’Etat français.

Q : Où en est le projet de l’Union pour la Méditerranée lancé par le Président Nicolas Sarkozy ?

R : Les choses ont bien avancé depuis le lancement de ce projet. Le travail sur les projets se poursuit comme c’est le cas notamment sur le projet de création d’agence de recherche scientifique en Méditerranée, qui est un projet dont le Président Sleiman, comme vous le savez, est à l’origine et sur lequel on a beaucoup avancé. Cette agence sera basée à Beyrouth.

Q : Quel est le bilan de la présidence française de l’union Européenne sur les sujets concernant le Proche-Orient ?

R : La France a une tradition de présence très forte dans cette région, et souhaite que l’Union européenne joue un rôle actif au Proche-Orient. Un rôle en faveur de la paix, de la stabilité, du développement. Ce rôle a été particulièrement mis en avant pendant la période de la présidence française de l’Union européenne, avant de passer le relais à la République tchèque. Et on a vu qu’au moment de la crise de Gaza, donc après la fin de la présidence française de l’Union européenne, le Président Sarkozy a été très actif dans la recherche d’une solution à cette crise.

Q : On dit que la France revient à une politique classique d’appui aux pays arabes modérés comme l’Egypte et le Qatar ? Est-ce vrai ?

R : La France a une tradition de présence active dans cette région, et une tradition d’amitié avec l’ensemble du monde arabe. Nous ne souhaitons pas intervenir dans les affaires intérieures de tel ou tel pays. Par contre, nous faisons tout ce que nous pouvons pour essayer au contraire de favoriser le rapprochement entre les pays arabes. Et il y a des problèmes communs avec le monde arabe, dont celui du terrorisme.

Q : Et concernant les négociations syro-israéliennes ?

R : La France soutient la perspective des négociations entre la Syrie et Israël et nous espérons que les discussions qui avaient été engagées entre les deux pays, sous l’égide de la Turquie, pourront reprendre. Je pense que cela dépend des résultats des élections israéliennes. Mais la France appuie la poursuite du dialogue et tout ce qui pourrait contribuer à la paix dans la région. Il faut dire aussi que le dialogue entre les deux parties contribue à régler différentes questions, dont certaines concernent le Liban.

Q : Croyez-vous que l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou à la tête d’un gouvernement de droite puisse mener à une guerre préventive contre le Liban ?

R : D’abord, n’anticipons pas sur le nom du futur Premier Ministre israélien. Ensuite, je ne crois pas qu’il soit dans l’intérêt d’aucune des parties de prendre le risque d’une nouvelle confrontation, qui serait dramatique pour le Liban et pour la région. Quel que soit celui ou celle qui dirigera le futur Cabinet israélien, les données du problème restent les mêmes et sa solution passe par une avancée du respect de la 1701 sur les différents dossiers : il faut progresser sur Ghajar, sur les fermes de Chébaa, sur le contrôle de la frontière syro-libanaise…

Q : Comment qualifieriez-vous l’attitude du Hezbollah pendant la guerre à Gaza ? Quelle explication pouvez-vous donner des découvertes successives de roquettes au Sud du Litani ?

R : Je crois que l’ensemble des acteurs politiques libanais -sans nommer une partie en particulier- ont fait preuve, pendant la tragédie de Gaza, d’un grand sens des responsabilités, pour éviter que cette tragédie n’entraîne le Liban dans une nouvelle épreuve.

Q : Comment les relations franco-syriennes pourront-elles évoluer ? Passent-elles ou non par la porte libanaise ? D’autant que le président Bachar El Assad a déclaré qu’il est impossible que les relations de Damas avec la France passent par le Liban.

R : Ces relations ne peuvent pas dépendre exclusivement des relations entre le Liban et la Syrie. La France et la Syrie sont deux Etats qui ont des intérêts, et qui doivent toujours discuter de tous les sujets qui les concernent. Mais en même temps, ces relations ne peuvent pas non plus faire abstraction des relations syro-libanaises. Avec les Syriens, nous parlons de tout, mais nous parlons aussi du Liban et des relations syro-libanaises. A cet égard, nous constatons que le processus de normalisation des relations entre les deux pays se poursuit, grâce à l’établissement des relations diplomatiques, qui est un premier pas. L’échange d’ambassadeurs est en cours. D’autres étapes viendront ensuite.

Entretien réalisé par Marlène Khalifé - traduction Véra Nasr.

Dernière modification : 18/03/2009

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