Interview au quotidien As Safir - mai 2010

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As Safir publie une interview exclusive avec l’Ambassadeur de France au Liban, M. Denis Pietton sous le titre :

Pietton à As Safir : Je ne vois pas de guerre imminente mais la situation a une certaine volatilité. L’affaire des missiles Scud est condamnable si elle s’avère vraie. La France attend « avec impatience » l’accession du Liban à la présidence tournante du Conseil de Sécurité.

Marlène Khalifé écrit notamment :

L’Ambassadeur de France à Beyrouth Denis Pietton affirme « qu’il convient de ne pas multiplier des déclarations qui créent un climat négatif et d’anxiété dans une région où on n’a pas besoin de davantage de tensions », en réponse à une question sur les accusations américaines formulées à l’encontre de la Syrie au sujet de la livraison de missiles Scud au Liban. Il rappelle dans le même temps la position de la France qui condamne toute violation de la résolution 1701. S’il a estimé qu’une guerre contre l’Iran n’est pas sur l’agenda international actuellement, il n’a pas été extrêmement rassurant quant à l’improbabilité d’une guerre contre le Liban. « On est toujours à la merci d’un dérapage, d’un regain de tension, de mauvaises appréciations portées sur les intentions de l’un ou de l’autre » a-t-il signalé à As Safir. Pietton a réitéré la position française de soutien au TSL et à la FINUL, et s’est félicité de l’amélioration palpable des relations syro-libanaises encouragée par la France. Il a par ailleurs signalé que son pays attendait les réformes dans les ministères des télécommunications et de l’Energie pour débloquer les fonds promis, d’autant que le délai des prêts prévus dans la conférence de Paris 3 expire en novembre prochain.

L’Amabassadeur Pietton a une analyse diplomatique politique basée sur son expérience. Une expérience à travers laquelle il été amené à être en contact direct avec la cause arabe centrale, à savoir la cause palestinienne. Il a occupé le poste de Consul Général à Jérusalem entre 1999 et 2002, puis il a été ministre conseiller à l’Ambassade de France à Washington entre 2002 et 2006 où il a suivi la relation avec l’autorité palestinienne, ce qui l’a profondément marqué comme il le dit dans cette interview.

Ci-dessous le texte intégral de l’interview.

Début de citation :

« Q : Vous avez été consul général à Jérusalem pendant trois ans, comment décrivez-vous cette expérience ?

R : Cette expérience m’a beaucoup impressionné, parce que j’ai connu une année 2000 pendant laquelle il y avait l’espoir, même fragile, de la reprise des négociations sur le statut permanent, sur le statut final. Et puis est survenue la visite de Sharon sur l’esplanade de la Mosquée et le début de l’Intifada, et après avec un engrenage qui conduisait la Palestine et la région de plus en plus dans une situation extrêmement difficile. Et quand je suis parti en 2002, en septembre, je suis parti après le siège d’Arafat par les forces israéliennes. Et donc c’est un séjour qui m’a profondément marqué, parce que j’ai mesuré sur le terrain les données d’un conflit extrêmement complexe, en même temps, une espèce de descente aux enfers, parce que la situation n’a pas cessé de s’aggraver, et puis aussi j’ai vu de près à la fois l’échec d’Oslo, parce que sans doute les bases d’Oslo n’étaient pas suffisamment claires, notamment je crois que les signataires d’Oslo n’ont pas réalisé quelle était déjà l’ampleur de la colonisation, et puis j’ai vu ce progrès de la colonisation qui n’a pas cessé depuis malheureusement. Après Jérusalem, je suis resté 4 ans à Washington, je dois dire que mon expérience au Proche-Orient et en Palestine - mon travail était la relation avec les autorités palestiniennes- m’a beaucoup servi, parce qu’il est clair que durant cette période de 4 années, le Proche-Orient était au cœur des relations entre la France et les Etats-Unis, que ce soit le conflit israélo palestinien, que ce soit l’Iraq, que ce soit le Liban et la Syrie.

Q : La coordination franco-américaine existe-t-elle encore sur le dossier du Moyen-Orient ou a-t-elle régressé ?

R : Je crois que la concertation entre la France et les Etats-Unis n’a jamais cessé, que ce soit à titre bilatéral, ou entre l’Union européenne et les Etats-Unis, et nous entretenons un dialogue très suivi avec Washington parce que nous voulons que la solution de ce que nous considérons comme étant le principal conflit dans la région, qui est le conflit israélo-palestinien, progresse. Donc nous soutenons les efforts des Etats-Unis. Le Président Sarkozy se sent très concerné par ce conflit que nous considérons extrêmement déstabilisateur pour la région, le Président Sarkozy est toujours prêt à être en initiative, mais toujours en relation avec les Etats-Unis aujourd’hui.

Q : La visite prévue du secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant et du conseiller diplomatique Jean-David Levitte a-t-elle été décidée en coordination avec les Etats-Unis qui accusent la Syrie de fournir des missiles Scud au Hezbollah ?

R : Ce sont des informations de presse qui ont été publiées à la suite d’un entretien qu’a eu le Président Sarkozy hier avec le Premier Ministre Hariri. Personnellement il ne me revient pas de confirmer cette visite. Cela étant, il y a un dialogue permanent entre la France et la Syrie, depuis que la France s’est rapprochée de la Syrie et nous avons un dialogue sur tous les sujets. M. Guéant s’est rendu à plusieurs reprises en Syrie, mais je ne suis pas au courant de ce projet de déplacement.

Q : Comment interprétez-vous les nouvelles accusations américaines contre le Liban en ce qui concerne les missiles Scud ?.

R : Comme vous le savez la France est au Conseil de sécurité. Elle a soutenu la résolution 1701 qui s’impose à toutes les parties. Il est clair que nous avons toujours affirmé que l’objectif était que le gouvernement libanais exerce pleinement sa souveraineté sur l’intégralité du territoire libanais. Il est clair que si de semblables armements étaient transférés au Liban, ce serait une violation de la résolution 1701, et ne nous pourrions que le condamner. Maintenant nous pensons, comme il a été dit lors de l’entretien entre le Président de la République Sarkozy et M. Hariri, que tout le monde doit faire preuve de responsabilité et qu’il convient de ne pas multiplier des déclarations qui créent un climat négatif et d’anxiété dans une région où on n’a pas besoin de davantage de tensions.

Q : Comment décrivez-vous les relations entre le Hezbollah et la France ?

R : La France entretient, notamment lorsque des responsables politiques français viennent au Liban, un dialogue très suivi avec le Hezbollah qui est un parti libanais et qui a des élus au parlement, qui est représenté dans le cadre du gouvernement d’union nationale. Et comme notre position c’est de parler à l’ensemble des familles politiques libanaises, il est important pour nous de garder ce contact avec le Hezbollah.

Q : Ne croyez-vous pas que les accusations formulées à l’encontre du Liban affectent sa position en tant que président du Conseil de sécurité, puisqu’il assumera la présidence tournante du Conseil de sécurité pour le mois de mai ? Quelle est l’importance d’un tel statut pour le Liban selon vous ?

R : La France fait partie des pays qui ont des relations anciennes du Liban, qui a accueilli très positivement l’élection du Liban au Conseil de sécurité. Depuis 1953, le Liban n’avait pas siégé au Conseil de sécurité. C’est une reconnaissance des progrès qui ont été faits au Liban sur la voie de la stabilisation, de l’unité nationale. Maintenant le fait de siéger au Conseil de sécurité implique également de se prononcer sur des grands sujets internationaux et de prendre position. Donc le Liban suivra de près toutes les questions qui sont portées devant le Conseil de sécurité y compris les questions qui le concernent directement. Et nous attendons avec beaucoup d’impatience, la présidence du Conseil de sécurité par le Liban au mois de mai, parce que c’est toujours un moment important pour un pays de siéger au Conseil de sécurité. C’est à la fois un honneur. Il s’agit d’animer les séances du Conseil de sécurité, donc c’est toujours un moment durant lequel les projecteurs sont braqués sur le pays qui détient la présidence.

Q : Comment évaluez-vous la performance syrienne à l’égard du Liban dans la dernière période ?

R : Je pense que les relations entre la Syrie et le Liban sont naturellement des relations de grande proximité à tous les niveaux et il est normal que les relations entre le Liban et la Syrie soient amicales. Nous avons salué, comme un pas très positif, le fait que le Premier Ministre Hariri se soit rendu à Damas. La France a agi dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, pour qu’un dialogue reprenne, pour que des relations diplomatiques soient établies entre la Syrie et le Liban, et c’est un pas également très positif, dans l’affirmation de l’indépendance du Liban, qui au cœur de la politique de la France dans la région. Maintenant nous souhaitons que le dialogue entre la Syrie au Liban apporte des fruits positifs pour les deux pays. Le président Hariri prépare une visite à Damas, il y a des contentieux également qui existe entre les deux pays. Nous souhaitons évidemment que ces contentieux progressent vers une solution, mais encore une fois dans le cadre d’une relation entre Etats souverains et des Etats bien sûr amis.

Q : Comment évaluez-vous la performance du gouvernement d’union nationale ? Est-il efficace ou souffre-t-il d’une certaine défaillance ?

R : la France a salué la formation de ce gouvernement d’union nationale, qu’elle a appelé de ses vœux. Maintenant il existe un certain nombre de dossiers, qui sont des dossiers compliqués. On voit que certains dossiers progressent, notamment celui des réformes économiques, c’est un dossier qui n’a pas encore abouti, mais le gouvernement, notamment les ministres concernés, y travaillent. Il y a d’autres sujets aussi, qui sont importants, comme l’organisation des élections municipales. La France se réjouit de la tenue de ces élections municipales, parce qu’elle pense qu’il est important que les échéances constitutionnelles soient respectées et que la démocratie, pour être vivante, a besoin de rendez-vous périodiques avec le peuple.

Q : Pour ce qui est de la FINUL au Sud, la ministre française de la Justice a annoncé que le nombre des soldats français de la FINUL ne sera pas diminué. Croyez-vous que le Liban Sud sera la cible d’une agression imminente ?

R : Nous pensons que la FINUL joue un rôle très important et a joué un rôle très important pour le maintien de la stabilité au Sud-Liban. Je crois que c’est un rôle qui est reconnu par toutes les parties, qui est reconnu par l’Etat libanais, qui est reconnu par Israël, et qui est reconnu par les formations politiques libanaises quelles qu’elles soient. Donc, la France maintient son soutien entier à la FINUL pour qu’elle puisse remplir tout le mandat qui lui est donné au titre de la résolution 1701. Et pour l’instant, même s’il y a de temps en temps des petits incidents, nous considérons que la situation est sous contrôle, et que la FINUL remplit parfaitement sa mission.

Q : Le ministre de la Défense Hervé Morin effectue une visite à Beyrouth le mois prochain. Quel est l’objectif de cette visite ?

R : Nous préparons cette visite qui n’est pas encore totalement confirmée. Comme vous avez remarqué, il y a une multiplication récemment des visites de responsables français au Liban. Compte tenu du rôle que la France joue au sein de la FINUL, et aussi de l’intérêt qu’elle porte à l’avenir du Liban, il est normal que le Ministre de la Défense vienne se rendre compte sur place de la situation de la FINUL.

Q : Les Libanais sentent parfois qu’il y a une certaine contradiction entre ce soutien français à leur pays et les déclarations de certains responsables français, comme le ministre des Affaires Etrangères Bernard Kouchner qui a affirmé que le danger pour le Liban vient du Hezbollah et non pas d’Israël. Cela donne l’impression que la France est toujours partiale. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

R : Il n’y a qu’une politique française, cette politique est déterminée par le Président de la République M. Sarkozy et elle est mise en œuvre par tous les ministres du gouvernement français, au premier rang desquels évidemment, M. Kouchner. Donc pour nous il n’y a aucune contradiction entre ces propos et la politique française en générale.

Q : On constate que la politique du président Sarkozy est plus proche d’Israël que du Liban et des causes Arabes. Quel est votre avis sur cette question ?

R : Le Président Sarkozy ne fait pas mystère de l’amitié qu’il porte pour l’Etat d’Israël, mais quand on est un ami, on dit aussi la vérité. Et la France s’est exprimée très clairement par exemple, sur la colonisation. Nous condamnons toutes les activités de colonisation qui doivent cesser. Le Président Sarkozy a fait un discours sans concession devant la Knesset, quand il a été en Israël, notamment il s’est prononcé sur Jérusalem, en disant que Jérusalem devait être la capitale des deux Etats, c’est-à-dire Israël, mais aussi l’Etat palestinien. Et la France a toujours une réflexion approfondie sur l’Etat palestinien que nous voulons comme un Etat digne et viable. Nous ne voulons pas d’un Etat qui serait un Etat croupion, factice, artificiel. Nous voulons un Etat digne et viable. La France mais aussi d’autres pays seraient prêts, dans le cadre d’un règlement global, à apporter des garanties à cet Etat. Le Président Sarkozy est l’ami d’Israël, mais il est aussi l’ami des pays de la région. Il est aussi proche du Liban. Sa relation avec le Président Bachar El-Assad est une bonne relation. Le rôle de la France dans la région c’est de promouvoir la paix. Et pour promouvoir la paix, il faut aussi promouvoir la justice.

Q : Et le TSL ? Est-il vrai que l’acte d’accusation sera émis en automne prochain et que le juge Daniel Bellemare est parvenu à la vérité ?

R : Je n’ai aucune information, parce que le procureur mène son enquête en toute indépendance. Nous n’avons pas accès à ces investigations. Et donc je n’ai pas de commentaire à faire si ce n’est que nous soutenons le tribunal comme on l’a toujours fait parce que nous avons participé à sa création au Conseil de sécurité, et nous souhaitons qu’il mène son travail en toute sérénité et jusqu’au bout afin que les responsabilités dans les assassinats qui ont eu lieu au Liban soient établies.

Q : Comment évaluez-vous le programme économique du gouvernement libanais ? Les circonstances qui ont donné naissance à Paris 3 en 2006 sont-elles encore valables en 2010 ? Dans quelle mesure le Liban peut-il profiter des fonds prévus dans Paris 3 ? Un Paris 4 est-il en vue ?

R : Ne parlons pas de Paris 4, puisque nous n’avons pas encore appliqué Paris 3. Quand nous avons proposé au gouvernement libanais, il a accepté des accords de financement sous forme de prêts pour des réformes dans le secteur des télécommunications et de l’énergie. Les ministres concernés travaillent. Nous avons prorogé une nouvelle fois notre offre qui est donc toujours sur la table, notre assistance est disponible jusqu’à fin novembre. Donc cela nous laisse encore quelques mois pour, en liaison avec le gouvernement libanais, déterminer la façon dont ces crédits qui sont disponibles, vont être utilisés pour mener à bien les réformes au Liban. Et nous espérons fortement que d’ici fin novembre nous aurons suffisamment d’éléments pour que cet argent soit dépensé au profit du Liban.

Q : Y a-t-il un nouveau rôle français au niveau du processus de paix ?

R : La France a joué un grand rôle dans le cadre de l’Union Européenne au niveau du conflit israélo-palestinien. Elle a pris une position forte. Il y a un rôle américain qui est reconnu par toutes les parties, que ce soient les Palestiniens ou les Israéliens. C’est vrai que nous aurions souhaité que les efforts américains que nous avons soutenus depuis le début aboutissent à une reprise des négociations entre les Israéliens et les Palestiniens. Le facteur de la colonisation, dont j’ai parlé plus tôt et que nous condamnons a été une entrave extrêmement sérieuse à la reprise de ces discussions. Donc nous espérons que les efforts du gouvernement américain, de M. Mitchell, vont aboutir. Cela étant, la France, aux côtés de ses autres partenaires de l’Union Européenne, est prête à prendre des initiatives le moment venu. Mais le moment n’est pas encore venu. Nous attendons le moment opportun.

Q : Trouvez-vous qu’il y a un danger de guerre dans la région contre l’Iran par exemple ?

R : Non. Précisément, toute la politique de ce qu’on appelle des cinq +1 dont fait partie la France, c’est d’éviter un conflit et notre politique c’est d’agir par les moyens diplomatiques. Il y a un certain nombre d’ouvertures qui ont été répétés à plusieurs reprises à l’Iran lui proposant un dialogue efficace pour que l’Iran respecte ses obligations au titre du TNP. Malheureusement jusqu’à présent ces ouvertures n’ont pas abouti. Nous sommes toujours disponibles à dialoguer avec l’Iran, mais en même temps, en l’absence de toute réponse sérieuse de la part de l’Iran, notamment au terme de ses obligations d’arrêt de l’enrichissement de l’uranium, comme l’a exigé le Conseil de sécurité, nous sommes amenés à envisager de nouvelles mesures contre l’Iran dans le cadre du Conseil de sécurité comme un moyen de pression pour convaincre l’Iran de revenir à des discussions sérieuses sur son programme nucléaire.

Q : El la possibilité de la guerre ?

R : Je ne vois pas pour l’instant…ce n’est pas la question du jour.

Q : Un dernier mot au peuple libanais qui vit depuis un certain moment dans l’angoisse de la guerre après les nombreuses menaces adressées à son encontre ?

R : Le Président Sarkozy vient de le réaffirmer dans le communiqué qui a été publié hier, c’est que la France soutient le Liban, elle soutient le peuple libanais dans sa volonté de vivre ensemble, de vivre en paix et de vivre dans un pays stable. Et mon message aux Libanais c’est de dire que la France n’a jamais fait défaut au Liban, jamais. Que nous avons été là dans les jours difficiles, dans les jours plus heureux et que la France continuera d’appuyer le Liban sur tous les plans. Je ne vois pas de possibilité de guerre prochainement, mais c’est vrai qu’il y a des tensions régionales, qu’on est toujours à la merci d’un dérapage, d’un regain de tension, de mauvaises appréciations portées sur les intentions de l’un ou de l’autre, que la situation a une certaine volatilité, on ne peut pas le nier. En même temps on voit les progrès réalisés par le Liban. Il y a plus de stabilité, le gouvernement d’union nationale permet à l’ensemble des forces libanaises de travailler ensemble. C’est un défi, mais en même temps c’est un défi qui vaut la peine. »./.

Fin de citation

Dernière modification : 21/06/2013

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