Interview à l’Orient-Le jour

Denis Pietton à « L’OLJ » : Les Libanais doivent cesser de chercher à l’extérieur des ‎solutions qu’ils peuvent trouver chez eux… La Syrie est un acteur important, mais pas le ‎seul. ‎

Considérez-vous que la polémique au sujet de l’accord de coopération sécuritaire est ‎une réponse à ce qui s’est passé au Sud ?‎

J’espère que non. Le ministre de l’Intérieur Ziyad Baroud a fait une proposition pour ‎résoudre cette difficulté et nous attendons. Cet accord a été approuvé par le Conseil des ‎ministres et nous sommes actuellement dans le processus de son examen par le Parlement.‎

Vous pensez donc qu’il n’existe aucun lien entre les deux événements ?‎

Je ne veux pas faire ce type de lien. La coopération en matière de sécurité entre le ‎Liban et la France date de 1993. L’accord en question a été signé par le Premier ministre Saad ‎Hariri et il est très important parce qu’il s’agit d’un accord cadre, qui permet à chaque partie d’y ‎mettre ce qu’elle veut. Si une difficulté est apparue lors de son examen au Parlement, elle peut ‎être résolue. Nous attendons en ce qui nous concerne les suites de la proposition du ministre ‎Baroud.‎

Vous ne jugez donc pas nécessaire d’apporter les précisions réclamées par une partie ‎des députés ?‎

Je ne crois pas que ce soit le sujet. Nous n’avons pas en France une définition nationale ‎du terrorisme, parce que c’est un sujet très compliqué. Nous sommes simplement liés par des ‎conventions internationales de lutte contre le terrorisme.‎

Par exemple ?‎

Les conventions de coopération internationales pour la lutte contre le terrorisme. Mais ‎à partir de là, chacun interprète ce mot comme il le veut.‎

Mais ces conventions sont signées avec des pays comme les États-Unis qui placent le ‎Hezbollah parmi les organisations terroristes...‎

La France n’a pas mis le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Elle ‎considère le Hezbollah comme un parti politique libanais qui a des représentants au Parlement ‎et des ministres au gouvernement avec lesquels elle coopère.‎

En fait, n’y a-t-il pas une crise de confiance entre la France et une partie des ‎Libanais ?‎

De quels Libanais parlez-vous ? Certains sont inquiets du rapprochement de la France ‎avec la Syrie, mais nous pensons que ce pays doit être impliqué dans le processus de ‎normalisation de la situation au Liban, notamment en normalisant ses relations avec Beyrouth. ‎De toute façon, nous n’attendons pas forcément d’être approuvés par tous les Libanais. Il y a ‎les institutions et nous sommes en échange permanent avec elles.‎

Après ce qui s’est passé au Sud, certains pensent que la France fait actuellement de la ‎sous-traitance pour le compte d’Israël ?‎

Non. Nous respectons la résolution 1701 qui a été signée par le gouvernement libanais ‎de M. Fouad Siniora et à laquelle nous nous sommes associés pour assurer la stabilité du Sud ‎en coopération avec les forces armées libanaises. La mission de la Finul est aussi d’éviter tout ‎acte hostile qui pourrait entraîner une reprise de la violence à la frontière. Cette résolution a ‎d’ailleurs permis à l’armée libanaise de revenir à une région dont elle avait été exclue.‎

Quelle est donc votre lecture de ce qui s’est passé récemment au Sud ?‎

Nous avons un constat : des incidents ont eu lieu avec la Finul et pas seulement le ‎bataillon français. Ces incidents étaient visiblement coordonnés. Nous souhaitons que la Finul ‎continue à accomplir sa mission en coopération avec l’armée libanaise. Nous constatons que ‎les démarches prises avec les responsables et les différentes déclarations ont permis d’éclaircir ‎la situation et le gouvernement a décidé d’accroître la présence de l’armée au Sud, tout comme ‎il a réaffirmé son engagement envers la 1701. De même, ces évolutions, grâce notamment à ‎l’intervention du président Berry et d’autres personnalités libanaises, poussent, comme l’a dit le ‎général Kahwagi, à ce que ces événements ne se reproduisent plus. Nous verrons.‎

Le chef de l’état-major de la Finul, le général français Lafontaine, a tout de même été ‎remplacé ?‎

Le général Lafontaine est arrivé au terme de son mandat. Tout le monde savait que ‎celui-ci venait à expiration en été. Il a été remplacé par un autre général français, François-‎Xavier Le Pelletier de Woillemont. Par conséquent, le départ du général Lafontaine n’a rien à ‎voir avec ce qui s’est passé.‎

Vous démentez donc la version selon laquelle il aurait été sanctionné en raison de sa ‎mission à Wadi al-Hojeïr ?‎

Absolument.‎

Que pensez-vous de la coïncidence entre l’envoi par Israël de documents sur de ‎prétendus dépôts d’armes à Khiam et les incidents avec la Finul ?‎

Je ne peux pas parler de ces documents car je n’ai pas de compétence pour cela. Ce que ‎je sais c’est que s’il y a un contact entre Israël et la Finul, il se fait dans le cadre du comité ‎tripartite et donc en présence d’officiers libanais.‎

Ces incidents ne sont-ils pas liés à l’idée lancée par le ministre français de la Défense ‎de former une force d’intervention rapide au sein de la Finul ?‎

Il est nécessaire d’éclaircir ce point. Il existe depuis 2006 une « Quick Response ‎Force » (QRS) au sein de la Finul, composée actuellement d’éléments français. La compétence ‎de cette QRS s’étend à l’ensemble de la zone Finul et sa mission est d’appuyer les autres ‎bataillons. Le débat n’a donc pas lieu d’être.‎

Alors, selon vous, que s’est-il exactement passé ? Y avait-il réellement une volonté de ‎changer les règles d’engagement, comme l’affirment certains ?‎

Les règles de l’engagement ont été fixées en 2006. Il n’y a pas eu de tentatives pour les ‎changer et d’ailleurs il n’y a pas de changement. La Finul n’a pas le droit d’entrer dans les ‎domiciles privés et la France n’a demandé aucun changement dans ces règles. Quant à ce qui ‎est écrit dans la presse, il ne relève pas de notre responsabilité.‎

Ne trouvez-vous pas qu’il y a quand même trop de coïncidences dans tous ces ‎événements ?‎

La Finul a un mission difficile. Appliquer un mandat dans une région où il y a une ‎population civile n’est pas simple. La Finul compte 12 000 soldats (dont 1 450 Français) et ‎l’armée a déployé 3 500 soldats. Le gouvernement libanais a promis d’augmenter le nombre ‎des effectifs de l’armée au Sud. Ce qui ne peut que faciliter la mission de stabilisation et ‎permettre d’éviter d’éventuels actes hostiles. Mais la Finul est présente dans l’intérêt des ‎Libanais et elle n’est pas une force d’occupation. Elle applique d’ailleurs de nombreux ‎programmes qui s’adressent à la population, notamment dans les domaines de la santé et de ‎l’éducation.‎

Selon vous, cet incident est clos ?‎

Les attaques contre la Finul ont provoqué des difficultés, surtout qu’il s’agit d’un ‎bataillon de paix. Mais nous constatons que les parties libanaises soutiennent la 1701 et la ‎Finul et nous espérons que celle-ci pourra poursuivre sa mission en jouissant de sa liberté de ‎mouvement. Nous souhaitons une coordination maximale avec l’armée.‎

Mais c’est justement sur ce point que portent les divergences dans l’interprétation de ‎la 1701. La Finul a-t-elle, selon vous, le droit de mener seule des missions ?‎

La coordination entre l’armée et la Finul existe et a toujours existé. La Finul souhaite ‎mener ses missions avec l’armée, mais si cette dernière ne veut pas, la mission continue. ‎L’armée libanaise avait été ainsi informée des exercices qui ont été à l’origine des incidents. Il ‎y avait même eu un premier report. C’est dire que la coordination n’a jamais cessé. En ‎principe, l’opération de maintien de la paix exige une liberté de mouvement, en coopération ‎avec l’armée. Nous souhaitons d’ailleurs que cette coopération soit maximale. ‎

Si l’affaire est si simple, pourquoi y a-t-il eu un tel tapage médiatique ?‎

Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question.‎

Croyez-vous qu’une guerre soit imminente au Sud ?‎

Il n’existe aujourd’hui aucun indice qui laisse croire que la guerre est imminente. Il n’y ‎a pas de raison objective pour cela. ‎

Le président français aurait pourtant demandé au Premier ministre israélien de ‎l’informer avant le déclenchement de la guerre pour qu’il puisse protéger la Finul...‎

Le porte-parole du Quai d’Orsay s’est exprimé de façon nette sur cette question. Il a ‎affirmé que ces " allégations honteuses" n’étaient basées sur aucun fondement. Nous les ‎démentons fortement et nous les jugeons indignes au regard de l’engagement de la France au ‎Sud-Liban.‎

Pensez-vous qu’il existe un lien entre ce qui s’est passé au Sud et la publication ‎annoncée en automne de l’acte d’accusation du TSL ?‎

Nous attendons les conclusions du procureur Daniel Bellemare. La France soutient ‎financièrement ce tribunal, comme le Liban d’ailleurs qui assume 40 % de son financement. ‎Nous attendons le moment où le juge Bellemare pensera qu’il peut publier ses conclusions.‎

Ne pensez-vous pas que les rumeurs sur le contenu de l’accusation décrédibilisent le ‎TSL ?‎

Nous soutenons le TSL car nous pensons que l’impunité n’est plus de mise dans le ‎monde d’aujourd’hui.‎

Croyez-vous que ce tribunal achèvera sa mission ?‎

Le TSL continue sa mission créée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Il y a une ‎structure, une enquête indépendante et en principe, la mission doit être achevée.‎

Certains pensent que la France pousse le 14 Mars à se rapprocher de la Syrie car elle ‎serait la seule à pouvoir contenir le Hezbollah en cas de réaction au TSL...‎

Ce n’est plus une question. C’est une analyse... La Syrie est un acteur important, mais il ‎n’est pas le seul. Ce qui compte, ce sont les Libanais eux-mêmes. Il ne faut pas toujours ‎chercher à l’extérieur des solutions que les Libanais peuvent trouver chez eux. ‎

Dernière modification : 21/06/2013

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