Interview à La Revue du Liban - 19 mars 2010

Quelle idée vous faisiez-vous du Liban avant d’y venir et auriez-vous préféré être affecté à un poste dans un autre pays moins agité politiquement ?

Servir au Liban, qui plus est comme ambassadeur, est toujours un honneur pour un diplomate français. La qualité et l’intensité des relations franco-libanaises sont en effet uniques en leur genre. J’avais du Liban l’image d’un pays ouvert, où la francophonie va de pair avec une francophilie certaine. La réalité que j’ai rencontrée ici a confirmé mes impressions. Après le décès de mon épouse, les Libanais ont fait preuve d’une immense compassion et ont su magnifiquement m’entourer de leur chaleur et de leur présence. Je leur en suis immensément reconnaissant et je suis heureux de poursuivre ma mission au milieu des Libanais.

Pouvez-vous nous parler de La France au Liban, qui a lieu au Biel du 17 au 21 mars actuellement ?

L’idée de La France au Liban a germé lors de la visite au Liban de M. François Fillon, Premier ministre, en novembre 2008. L’objectif est d’accroître les échanges commerciaux entre nos deux pays et de promouvoir l’art de vivre et les technologies françaises. J’ai eu le plaisir de participer à l’inauguration de cet événement le 17 mars avec le Président du Conseil, M. Saad Hariri.

La France au Liban accueille environ 150 exposants, soit plus de 180 entreprises et marques françaises. Plus de 50 entreprises viennent spécialement de France pour l’occasion. Une quarantaine d’entre elles n’a encore jamais prospecté les marchés du Proche-Orient.

A l’organisation de La France au Liban, répondra à Paris en 2011 une manifestation de promotion des entreprises libanaises en France : Le Liban en France. 80 entreprises libanaises devraient y participer.

Comment voyez-vous l’avenir des relations entre la France, d’une part ; le Liban et le monde arabe, d’autre part ?

Les relations de la France avec le Liban et le monde arabe sont anciennes. Le première représentation diplomatique française a été le consulat de France à Alexandrie, qui existe depuis le XIIIe siècle. Il y a là des liens historiques forts, humains, économiques et politiques que nul ne peut remettre en cause. La France, l’Europe et le monde arabe ont des destins étroitement imbriqués et cette proximité autour de la Méditerranée ne cessera pas de croître. C’est la responsabilité de notre génération que de multiplier les ponts entre les deux rives afin que notre région soit une zone de paix , de stabilité et de prospérité. C’est le sens de l’Union pour la Méditerranée que le Président Sarkozy a lancée.

Quelles sont actuellement les priorités de la France par rapport au Liban, à la Syrie et au Proche-Orient ?

Nous souhaitons apporter notre soutien au nouveau gouvernement libanais dans ses efforts de réforme. Le gouvernement a pris ses premières décisions : loi sur les municipales, nominations… Le Président du Conseil s’est attelé à la difficile tâche de faire adopter un budget. Nous souhaitons donc l’accompagner sur ce chemin et sommes disponibles. Il ne s’agit pas simplement de mots. Lors de sa visite en France, le Président Hariri a signé cinq accords de coopération qui devraient améliorer l’efficacité des services de l’État libanais. Nous sommes attachés au renforcement de la souveraineté et de l’indépendance du Liban, d’où une importante coopération en matière de défense, de justice et de sécurité civile. L’accord signé avec l’Institut national de la statistique et des études économiques, INSEE, devrait permettre aux autorités libanaises d’avoir une meilleure lisibilité sur les performances de l’économie libanaise. En matière de coopération militaire, nous sommes ouverts aux besoins du Liban.

Nous avons salué la visite du Président Hariri à Damas. C’est une bonne chose que, progressivement, Liban et Syrie reprennent des relations d’État à État, respectueuses de la souveraineté de chacun. De nombreuses questions restent en suspens : frontières, armes, disparus… Pour cela, chacun doit accepter d’avancer de bonne foi et dans un esprit positif. La France, de son côté, veut inscrire ses relations avec la Syrie dans le cadre d’une dynamique constructive, la Syrie étant un acteur régional important.

Qu’en est-il des décisions de Paris III : les pays donateurs sont-ils déterminés à tenir leurs engagements vis-à-vis du Liban ?

Bien sûr. Lors de la visite de Mme Christine Lagarde, ministre de l’Économie et des Finances, au Liban en décembre dernier, un avenant a été signé pour permettre de reconduire d’une année un prêt de 225 millions d’euros octroyé sous conditions au Liban, dans le cadre des accords de Paris –III. Il appartient désormais aux autorités libanaises de mettre en œuvre les réformes prévues par Paris-III pour permettre l’octroi des crédits. Nous saurons faire preuve de la flexibilité nécessaire.

Êtes-vous inquiet quant à la situation à la frontière libano-israélienne après les multiples incidents qui s’y sont produits dernièrement ?

2010 a effectivement commencé dans une atmosphère troublée. Aujourd’hui, la situation me semble plus calme et le Président Sleiman comme le Président Hariri ont tenu récemment des propos plus sereins. Il n’est dans l’intérêt d’aucune des parties d’attiser les tensions et de créer un climat anxiogène et encore moins de s’engager dans un conflit.

La France maintiendra-t-elle son contingent auprès de la Finul ou compte-t-elle le réduire ou en changer la mission ?

Notre présence robuste au sein de la FINUL , 1 500 soldats français pour une force de 12 000 hommes, témoigne de l’attachement de notre pays à la sécurité, à l’indépendance et à l’intégrité territoriale du Liban. Il n’a jamais été question d’en réduire ou d’en changer la mission. Je crois qu’on peut dire que la FINUL contribue quotidiennement, avec succès, à la période de stabilité que le sud du Liban connaît aujourd’hui.

Le président Sarkozy a assuré, dernièrement, qu’aucune transaction ni aucun accord ne se ferait avec la Syrie aux dépens du Liban. A quoi fait-il allusion ?

Certains ont pu croire ou feint de croire qu’un rapprochement entre la France et la Syrie se ferait au détriment du Liban. C’est bien mal connaître la force des liens qui unissent la France et le Liban. Je suis convaincu du contraire : Un plus entre la France et la Syrie, c’est un plus pour la France et le Liban mais aussi pour le Liban et la Syrie.

Quelle a été votre impression de la première rencontre avec S.Em. le cardinal Sfeir ? Jugez-vous nécessaire un sommet spirituel libanais qui serait en cours de préparation pour défendre Jérusalem et aider à la solution de la crise politique ?

La conjonction de toutes les bonnes volontés et le dialogue des religions sont des éléments qui peuvent évidemment créer un climat propice au respect de l’autre à travers une meilleure connaissance mutuelle.

J’ai assisté à la messe de Noël célébrée par le Patriarche Sfeir et suis allé lui présenter mes vœux à l’occasion des fêtes de Noël. Comme toutes les personnes qui ont le privilège de rencontrer le Patriarche, j’ai été impressionné par sa vivacité intellectuelle et la finesse de ses analyses. Le Président du Sénat, M. Gérard Larcher lui a remis une invitation du Président Sarkozy à se rendre en visite officielle en France. J’espère qu’il pourra s’y rendre prochainement.

La pose de la première pierre de la base militaire française dans le Golfe a-t-elle suscité des réactions, notamment en Iran ? Et quelle a été la réaction dans les pays du Golfe ?

L’implantation d’une base militaire française permanente à Abou Dabi répond à une demande formulée par les autorités émiriennes au Président Sarkozy. Elle est la traduction sur le terrain de la confiance qui lie les Émirats arabes unis et la France depuis la signature d’un premier accord de défense en 1995. L’implantation militaire française permanente d’Abou Dabi illustre les responsabilités que la France, puissance globale, entend assumer aux côtés de ses partenaires privilégiés, dans une région absolument névralgique pour le monde entier. La France s’engage dans la réalisation de cette implantation militaire, fondatrice d’une ère nouvelle pour ses relations de partenariat non seulement avec les Émirats arabes unis mais avec l’ensemble de ses partenaires au Moyen-Orient. Je vous rappelle que cette base s’appelle « la base de la paix », car la France cherche avant tout à faire prévaloir des solutions pacifiques, négociées et dans l’attachement au droit international. L’objectif de notre présence est bien de favoriser la stabilité de la région.

Jugez-vous possible l’aboutissement des efforts du président Obama en faveur d’une paix juste au Proche-Orient ? Quelle est la position de Paris envers son projet ?

Nous avons salué la décision de l’OLP et de la Ligue arabe d’accepter les négociations indirectes proposées par les Américains. C’est une décision très courageuse de leur part. Dans une situation de blocage, il est essentiel d’entretenir un dialogue. J’ai souvent entendu M. Saad Hariri, Président du Conseil, dire qu’il « faut toujours garder une fenêtre ouverte ». Le Président Sarkozy n’a eu de cesse de multiplier les efforts pour éviter l’immobilisme, qui fait le jeu des extrémismes, et proposer des initiatives pour tenter de résoudre le conflit au Proche-Orient. Mobiliser toutes les énergies, convaincre les uns et les autres de la nécessité de reprendre le dialogue et le fil des négociations, voilà ce à quoi nous continuons de travailler.

Israël s’oppose, vraisemblablement au retour des réfugiés palestiniens établis dans les pays arabes et au Liban. Qu’en pensez-vous et comment amener l’État hébreu à appliquer la résolution 194 prévoyant le retour de ces réfugiés en Terre sainte ?

La France a toujours rappelé son attachement au règlement équitable de la question des réfugiés. Ce point devra être discuté lors des négociations finales portant sur la création de l’État palestinien.

Quel genre de sanctions peut faire plier le régime de Téhéran et l’amener à renoncer à son équipée nucléaire ? La France souscrirait-elle à des mesures susceptibles de faire changer l’Iran d’attitude ?

Les 5+1 ( Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie + Allemagne) demeurent unis dans une double approche fondée sur le dialogue et la fermeté. Les dérobades persistantes de l’Iran depuis la réunion de Genève du 1er octobre et l’absence de réponse iranienne à la proposition sur l’approvisionnement du réacteur de recherche de Téhéran (TRR) que lui avait faite l’AIEA nous conduisent à travailler à l’adoption d’une nouvelle résolution au Conseil de sécurité des Nations unies.

Le Président Medvedev vient d’effectuer une visite officielle en France : comment peut-on qualifier la nature des relations franco-russes ?

La Russie est un partenaire stratégique et un pays ami de la France. Sur nombre de dossiers : Iran, Proche-Orient, Haut-Karabach, il existe de fortes convergences. Sur la conférence climat de Copenhague, France et Russie ont travaillé main dans la main. Symboliquement, la visite du Président Medvedev en France pour inaugurer l’exposition Sainte Russie au Louvre s’inscrit dans la grande tradition des événements franco-russes comme l’accueil de la flotte russe à Toulon, l’inauguration du pont Alexandre III à Toulon ou la visite du Général de Gaulle en 1966.

Il y a cinquante ans Albert Camus trouvait la mort dans un accident de voiture : dramaturge, philosophe, résistant et journaliste, l’homme a effectué un parcours exceptionnel. Le président Sarkozy veut lui rendre hommage en transférant sa dépouille au Panthéon. Qu’en pensez-vous ?

La vie d’Albert Camus témoigne que la seule parade à toutes les formes de terreur et de terrorisme est de garantir la liberté de conscience et cette liberté s’acquiert par la culture. A ce titre, il a sa place au Panthéon.

Eurodéputé, Daniel Cohen-Bandit prône l’écologie politique “pour transformer radicalement la société”. Partagez-vous son avis ?

La France s’est engagée depuis le Grenelle de l’Environnement au printemps 2008 dans cette voie. Ce fut une expérience profondément novatrice en mettant autour de la table les principaux représentants de la société française.

Face à l’urgence d’agir contre la dégradation de l’état de notre planète, le projet de loi issu de ces débats propose des mesures pour lutter contre le changement climatique, mieux protéger la biodiversité et les milieux naturels et mieux prévenir les risques pour l’environnement et la santé.

Il entend favoriser et accélérer la prise en compte de ces nouveaux défis par tous les acteurs, afin de garantir à la société et à l’économie un fonctionnement durable. De son côté, l’Union européenne a fait des propositions convergentes dans la perspective du sommet de Copenhague. Celui-ci n’a pas été un succès mais les enjeux sont tels qu’il ne faut pas se laisser aller au découragement.

Comment jugez-vous l’organisation des VIèmes jeux francophones au Liban ? Êtes-vous satisfait des résultats obtenus ? Et le Liban a-t-il tenu son pari de les réussir ?

La ville de Nice qui doit organiser les prochains jeux de la Francophonie aura fort à faire pour être à la hauteur de ces derniers jeux qui se sont déroulés à Beyrouth. L’organisation a été parfaite. J’en retiens notamment la magnifique cérémonie d’ouverture. Les manifestations culturelles qui se sont déroulées en marge des compétitions sportives ont placé ces jeux sous le signe de la culture et du dialogue et ont remporté un grand succès. Bravo le Liban !

Dernière modification : 28/06/2013

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