Interview à L’Orient- le Jour -18 novembre 2009

Dans sa première interview depuis son arrivée à Beyrouth, le nouvel ambassadeur de France, Denis Pietton, fait le point pour « L’Orient-Le Jour » de la politique de son pays au Liban.

À peine arrivé au Liban, Denis Pietton prend la mesure de la « densité » des relations franco-libanaises. Certes, le nouvel ambassadeur de France, en poste ces dernières années en Afrique du Sud, après avoir notamment exercé les fonctions de consul général à Jérusalem, se doutait à l’avance de ce qui l’attendait à Beyrouth. Mais, comme il le dit lui-même, à la confrontation concrète, une telle richesse ne peut manquer d’impressionner.

Et en découvrant l’ampleur des liens unissant les deux pays, l’arabisant Denis Pietton se familiarise avec les subtilités de la vie politique libanaise, dont il sait déjà éviter les écueils, tout en formulant avec un maximum de cohérence les grandes lignes de la politique française au Liban.

Dans cette interview à L’Orient-le Jour, M. Pietton exprime principalement la volonté de son pays de « soutenir autant qu’il est possible » le nouveau gouvernement libanais « pour qu’il réussisse ».

Il affirme que le Liban est une priorité constante pour la France, qui n’a pas de « scénario caché » à son égard, et souligne que le pays du Cèdre a un « trésor qu’il faut cultiver et protéger », la coexistence intercommunautaire.

Le réchauffement des liens entre Paris et Damas ne se fait pas aux dépens du Liban, assure-t-il, tout en admettant que « le contexte a changé »

Soucieux de dialoguer avec tous les Libanais, il souligne néanmoins, au sujet des armes du Hezbollah, qu’au bout du compte, il faudra que les résolutions du Conseil de sécurité soient mises en œuvre et que le monopole de la force revienne à l’État.

Enfin, s’agissant des engagements de Paris III, M. Pietton estime qu’il n’y a pas de raison de penser que le Liban ne les tiendra pas et relève que dans ses contrats avec la communauté internationale, Beyrouth « respecte sa parole ».

Q-La prise en charge de vos fonctions au Liban a coïncidé avec les difficiles tractations en vue de la formation du gouvernement libanais. Comment évaluez-vous la contribution de la France au rapprochement des points de vue ?

R-« Je crois que ce qui caractérise la France, c’est qu’elle est l’amie du Liban dans les bons jours et dans les mauvais jours. Cela a été une constante dans l’attitude de la France vis-à-vis du Liban pour des raisons de proximité, d’amitié, d’affection et même de tendresse partagée par les Français à l’égard du Liban et - j’en suis frappé depuis que je suis au Liban - par les Libanais à l’égard de la France.

« Et durant les derniers mois, la France a été fidèle à cette attitude constante qui est d’être toujours disponible et d’être, en quelque sorte, un point fixe, une référence permanente, positive et bienveillante pour les Libanais .

« Je crois qu’à propos du Liban, la France n’a pas de plan, ni de scénario caché. Ce qu’elle veut a toujours été l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité du Liban.

« La France a donc été présente et elle a passé un message de dialogue en appelant les responsables libanais à prendre leurs responsabilités, ce qu’ils ont fait. Un gouvernement a été constitué et la France a été le premier pays à saluer le nouveau Premier ministre et la constitution du gouvernement et ce que nous voulons maintenant, c’est apporter tout notre soutien pour que ce gouvernement réussisse, parce que le choix qui a été fait par les Libanais c’était un gouvernement d’union nationale. »

Q-Pensez-vous que l’exigence d’un gouvernement d’union nationale était inscrite dans les résultats des élections législatives ?

R-« Les résultats ont donné une victoire très nette au 14 Mars. Après, les Libanais ont considéré que la formule la plus appropriée à leur contexte, c’était la formule 15/10/5. C’est une chose que la France respecte. Nous, ce que nous constatons, c’est que les élections se sont déroulées remarquablement bien. C’était donc un bon point de départ. »

Q-Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement libanais sur le plan de l’application des résolutions internationales et sur celui des réformes prévues par les conférences de Paris I, II et III ?

R-« J’ai été frappé par la déclaration solennelle du Premier ministre Saad Hariri après la formation du gouvernement. Je trouve que c’était une déclaration de très haute tenue. C’était un message d’unité nationale, également un message de modestie par rapport à l’ampleur de la tâche. Je ne voudrais pas anticiper sur la déclaration ministérielle, mais je trouve que le Premier ministre Hariri a tracé les perspectives.

« En ce qui concerne les résolutions du Conseil de sécurité, en particulier la 1701, ce sont des résolutions que la France a votées, qui engagent toute la communauté internationale et les Libanais. Donc, à un moment ou à un autre, il faudra que ces résolutions soient mises en œuvre.

« Pour ce qui est des engagements financiers, bien évidemment nous sommes prêts à accompagner le gouvernement libanais dans la mise en œuvre des réformes, mais nous n’avons pas de raisons de douter et, en tout cas, le Premier ministre l’a dit de façon très claire, que cet accord, cette espèce de contrat entre le Liban et la communauté internationale sera mis en œuvre. Je suis convaincu que cet engagement sera répété dans la déclaration gouvernementale. Encore une fois, c’est une sorte de contrat qui lie le Liban à la communauté internationale. Et le Liban respecte sa parole. »

Q-Le Liban est-il encore aujourd’hui une priorité pour la France ?

R-« Oui, parce que la France reste attachée à un certain nombre de principes qui sont l’indépendance, l’intégrité et la souveraineté du Liban. Cette politique est invariable.

« Je pense aussi que le Liban a un trésor, qui est la coexistence entre les communautés. Un trésor qu’il faut cultiver et protéger et qui, je le crois, est particulièrement précieux dans le monde d’aujourd’hui, et pas seulement au Proche-Orient. Cette coexistence, si elle s’accompagne de la tolérance, serait un merveilleux exemple pour tout le monde

« Donc, la France garde son amitié, garde son engagement. C’est un sillon qui a été creusé il y a longtemps entre la France et le Liban. Et les autorités françaises aujourd’hui entendent le prolonger. »

Q-L’un de vos prédécesseurs à Beyrouth, Bernard Émié, avait publiquement déclaré, en 2007, peu avant d’achever sa mission au Liban : « Nous sommes tous avec le 14 Mars. » Aujourd’hui une telle affirmation vous paraît-elle encore possible ?

R-« D’abord, je voudrais rendre hommage à mes prédécesseurs, à Bernard Émié qui avait une mission délicate à un moment difficile pour le Liban et puis à son successeur, André Parant. J’espère m’inscrire dans cette lignée de grands ambassadeurs de France au Liban.

« L’exercice de la mission d’un ambassadeur où que ce soit, y compris au Liban, se fait dans un certain contexte. Le contexte qui était celui de 2006 ou 2007 n’est plus le même aujourd’hui. Depuis, il y a eu des élections, le peuple libanais s’est prononcé, un gouvernement a été formé. Notre souhait est de soutenir autant qu’il est possible ce gouvernement pour qu’il réussisse. »

Q-Vous pensez donc qu’une telle formulation est impossible aujourd’hui ?

R-« Le contexte a changé. »

Q-Quels sont, selon vous, les fruits concrets de la politique d’ouverture de la France et, avec elle de l’UE, en direction de la Syrie ?

R-« Le rapprochement qui est en train de se produire entre la France et la Syrie est le résultat d’une certaine analyse régionale. La Syrie est un pays important dans la région et qui n’a jamais cessé de l’être.

« En tout cas, la France pense toujours que les vertus du dialogue doivent prévaloir. Il est donc plus utile de se parler que de s’ignorer.

« Ce que je vois, c’est que depuis le sommet de l’UPM (2007), il y a eu l’établissement des relations diplomatiques entre le Liban et la Syrie. C’est un résultat qui est important.

« Je crois aussi que les relations que la France entretient avec la Syrie ont une logique propre. Ce n’est pas parce que les relations se sont réchauffées et qu’il y a un plus du côté de la Syrie qu’il y a un moins du côté du Liban et vice-versa. »

Q-Comment la France évalue-t-elle aujourd’hui le statut particulier et l’action du Hezbollah ? Regarde-t-elle ce parti sous le prisme des relations franco-iraniennes ou bien dans le cadre strictement libanais ? Et avez-vous des contacts directs avec lui ?

R-« Les relations qu’entretient le Hezbollah avec l’Iran ne sont un mystère pour personne et le Hezbollah lui-même n’en fait pas de mystère.

« Dans notre approche, nous souhaitons parler à tous les Libanais et le Hezbollah est un parti libanais qui a participé aux élections, qui a un bloc parlementaire et qui a des ministres. Et donc, oui, la France entretient un dialogue avec le Hezbollah. Ce n’est pas une nouveauté d’ailleurs.

« Sur la question des armes, notre position est très claire. La 1701 devra être mise en œuvre à un moment ou à un autre. En outre, c’est une question qui est à l’ordre du jour du dialogue national et qui devra être traitée en son temps. Et notre position a toujours été que dans un pays démocratique comme le Liban, le monopole de la force doit revenir à l’État au bout du compte. »

Q-Comment évaluez-vous aujourd’hui la présence politique, économique et culturelle de la France au Liban ? Et quels sont vos projets pour promouvoir cette présence ?

R-« Je suis depuis un peu plus d’un mois au Liban et je suis vraiment impressionné par la densité des relations franco-libanaises. Ce que je constate, c’est que nous sommes le premier partenaire commercial du Liban actuellement, que la francophonie est vivante.

« Il y a d’importants projets dans le domaine commercial. Par exemple, nous sommes en train de lancer une Semaine de la France au Liban qui se tiendra du 17 au 21 mars prochain, et qui sera en retour suivie par un événement similaire en France.

« Je suis frappé aussi de voir qu’au-delà des visites ministérielles, des visites du Premier ministre et du président de la République, il y a un flux continu de personnalités françaises. Il y a une coopération décentralisée qui est extrêmement vivante.

« Les projets fourmillent. Mais donnez-moi le temps d’arriver... »

Dernière modification : 28/06/2013

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