Interview à L’Orient - le Jour - 16 juillet 2010

La France semble désormais répondre au coup par coup aux attaques et critiques dont elle est la cible. C’est ainsi que, sans complaisance et sans détours, le Quai d’Orsay a défendu hier l’accord de sécurité franco-libanais que le tandem Hezbollah-Amal cherche à amender alors que ses représentants au sein du gouvernement avaient avalisé le texte. Dans ce cadre, l’ambassadeur de France, Denis Pietton, a pris soin de rappeler, dans une interview à « L’Orient-Le Jour », que la France a refusé d’inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes.

Le quotidien publie en page trois l’interview intitulée : « Denis Pietton à « L’OLJ » : Les Libanais doivent cesser de chercher à l’extérieur des solutions qu’ils peuvent trouver chez eux… La Syrie est un acteur important, mais pas le seul » ; et la présente :

Dure, dure la vie d’un diplomate français à Beyrouth en ce début d’été. Entre les nombreuses délégations, les réunions et les occasions mondaines inhérentes à la vie diplomatique au Liban, il doit aussi gérer une situation complexe, où le moindre dérapage verbal ou autre peut se transformer en conflit majeur.

Mais à sa manière présente sans ostentation et surtout bienveillante, Denis Pietton navigue entre les écueils et se démène pour que la France soit acceptée par toutes les parties locales avec lesquelles il établit d’ailleurs un dialogue direct. Il a pour lui le grand capital sympathie dont il jouit auprès des Libanais depuis le tragique accident de l’avion éthiopien où il a partagé, avec de nombreuses familles, la douleur de perdre un être cher, mais aussi son propre style, où l’homme apparaît toujours derrière le diplomate... Les derniers incidents au Sud, ainsi que la polémique autour de l’accord de coopération sécuritaire n’ont ainsi entamé ni sa crédibilité ni sa popularité chez les Libanais...

Voici l’intégralité de l’interview :

Considérez-vous que la polémique au sujet de l’accord de coopération sécuritaire est une réponse à ce qui s’est passé au Sud ?

J’espère que non. Le ministre de l’Intérieur Ziyad Baroud a fait une proposition pour résoudre cette difficulté et nous attendons. Cet accord a été approuvé par le Conseil des ministres et nous sommes actuellement dans le processus de son examen par le Parlement.

Vous pensez donc qu’il n’existe aucun lien entre les deux événements ?

Je ne veux pas faire ce type de lien. La coopération en matière de sécurité entre le Liban et la France date de 1993. L’accord en question a été signé par le Premier ministre Saad Hariri et il est très important parce qu’il s’agit d’un accord cadre, qui permet à chaque partie d’y mettre ce qu’elle veut. Si une difficulté est apparue lors de son examen au Parlement, elle peut être résolue. Nous attendons en ce qui nous concerne les suites de la proposition du ministre Baroud.

Vous ne jugez donc pas nécessaire d’apporter les précisions réclamées par une partie des députés ?

Je ne crois pas que ce soit le sujet. Nous n’avons pas en France une définition nationale du terrorisme, parce que c’est un sujet très compliqué. Nous sommes simplement liés par des conventions internationales de lutte contre le terrorisme.

Par exemple ?

Les conventions de coopération internationales pour la lutte contre le terrorisme. Mais à partir de là, chacun interprète ce mot comme il le veut.

Mais ces conventions sont signées avec des pays comme les États-Unis qui placent le Hezbollah parmi les organisations terroristes...

La France n’a pas mis le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Elle considère le Hezbollah comme un parti politique libanais qui a des représentants au Parlement et des ministres au gouvernement avec lesquels elle coopère.

En fait, n’y a-t-il pas une crise de confiance entre la France et une partie des Libanais ?

De quels Libanais parlez-vous ? Certains sont inquiets du rapprochement de la France avec la Syrie, mais nous pensons que ce pays doit être impliqué dans le processus de normalisation de la situation au Liban, notamment en normalisant ses relations avec Beyrouth. De toute façon, nous n’attendons pas forcément d’être approuvés par tous les Libanais. Il y a les institutions et nous sommes en échange permanent avec elles.

Après ce qui s’est passé au Sud, certains pensent que la France fait actuellement de la sous-traitance pour le compte d’Israël ?

Non. Nous respectons la résolution 1701 qui a été signée par le gouvernement libanais de M. Fouad Siniora et à laquelle nous nous sommes associés pour assurer la stabilité du Sud en coopération avec les forces armées libanaises. La mission de la Finul est aussi d’éviter tout acte hostile qui pourrait entraîner une reprise de la violence à la frontière. Cette résolution a d’ailleurs permis à l’armée libanaise de revenir à une région dont elle avait été exclue.

Quelle est donc votre lecture de ce qui s’est passé récemment au Sud ?

Nous avons un constat : des incidents ont eu lieu avec la Finul et pas seulement le bataillon français. Ces incidents étaient visiblement coordonnés. Nous souhaitons que la Finul continue à accomplir sa mission en coopération avec l’armée libanaise. Nous constatons que les démarches prises avec les responsables et les différentes déclarations ont permis d’éclaircir la situation et le gouvernement a décidé d’accroître la présence de l’armée au Sud, tout comme il a réaffirmé son engagement envers la 1701. De même, ces évolutions, grâce notamment à l’intervention du président Berry et d’autres personnalités libanaises, poussent, comme l’a dit le général Kahwagi, à ce que ces événements ne se reproduisent plus. Nous verrons.

Le chef de l’état-major de la Finul, le général français Lafontaine, a tout de même été remplacé ?

Le général Lafontaine est arrivé au terme de son mandat. Tout le monde savait que celui-ci venait à expiration en été. Il a été remplacé par un autre général français, François-Xavier Le Pelletier de Woillemont. Par conséquent, le départ du général Lafontaine n’a rien à voir avec ce qui s’est passé.

Vous démentez donc la version selon laquelle il aurait été sanctionné en raison de sa mission à Wadi al-Hojeïr ?

Absolument.

Que pensez-vous de la coïncidence entre l’envoi par Israël de documents sur de prétendus dépôts d’armes à Khiam et les incidents avec la Finul ?

Je ne peux pas parler de ces documents car je n’ai pas de compétence pour cela. Ce que je sais c’est que s’il y a un contact entre Israël et la Finul, il se fait dans le cadre du comité tripartite et donc en présence d’officiers libanais.

Ces incidents ne sont-ils pas liés à l’idée lancée par le ministre français de la Défense de former une force d’intervention rapide au sein de la Finul ?

Il est nécessaire d’éclaircir ce point. Il existe depuis 2006 une « Quick Response Force » (QRS) au sein de la Finul, composée actuellement d’éléments français. La compétence de cette QRS s’étend à l’ensemble de la zone Finul et sa mission est d’appuyer les autres bataillons. Le débat n’a donc pas lieu d’être.

Alors, selon vous, que s’est-il exactement passé ? Y avait-il réellement une volonté de changer les règles d’engagement, comme l’affirment certains ?

Les règles de l’engagement ont été fixées en 2006. Il n’y a pas eu de tentatives pour les changer et d’ailleurs il n’y a pas de changement. La Finul n’a pas le droit d’entrer dans les domiciles privés et la France n’a demandé aucun changement dans ces règles. Quant à ce qui est écrit dans la presse, il ne relève pas de notre responsabilité.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a quand même trop de coïncidences dans tous ces événements ?

La Finul a un mission difficile. Appliquer un mandat dans une région où il y a une population civile n’est pas simple. La Finul compte 12 000 soldats (dont 1 450 Français) et l’armée a déployé 3 500 soldats. Le gouvernement libanais a promis d’augmenter le nombre des effectifs de l’armée au Sud. Ce qui ne peut que faciliter la mission de stabilisation et permettre d’éviter d’éventuels actes hostiles. Mais la Finul est présente dans l’intérêt des Libanais et elle n’est pas une force d’occupation. Elle applique d’ailleurs de nombreux programmes qui s’adressent à la population, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation.

Selon vous, cet incident est clos ?

Les attaques contre la Finul ont provoqué des difficultés, surtout qu’il s’agit d’un bataillon de paix. Mais nous constatons que les parties libanaises soutiennent la 1701 et la Finul et nous espérons que celle-ci pourra poursuivre sa mission en jouissant de sa liberté de mouvement. Nous souhaitons une coordination maximale avec l’armée.

Mais c’est justement sur ce point que portent les divergences dans l’interprétation de la 1701. La Finul a-t-elle, selon vous, le droit de mener seule des missions ?

La coordination entre l’armée et la Finul existe et a toujours existé. La Finul souhaite mener ses missions avec l’armée, mais si cette dernière ne veut pas, la mission continue. L’armée libanaise avait été ainsi informée des exercices qui ont été à l’origine des incidents. Il y avait même eu un premier report. C’est dire que la coordination n’a jamais cessé. En principe, l’opération de maintien de la paix exige une liberté de mouvement, en coopération avec l’armée. Nous souhaitons d’ailleurs que cette coopération soit maximale.

Si l’affaire est si simple, pourquoi y a-t-il eu un tel tapage médiatique ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question.

Croyez-vous qu’une guerre soit imminente au Sud ?

Il n’existe aujourd’hui aucun indice qui laisse croire que la guerre est imminente. Il n’y a pas de raison objective pour cela.

Le président français aurait pourtant demandé au Premier ministre israélien de l’informer avant le déclenchement de la guerre pour qu’il puisse protéger la Finul...

Le porte-parole du Quai d’Orsay s’est exprimé de façon nette sur cette question. Il a affirmé que ces " allégations honteuses" n’étaient basées sur aucun fondement. Nous les démentons fortement et nous les jugeons indignes au regard de l’engagement de la France au Sud-Liban.

Pensez-vous qu’il existe un lien entre ce qui s’est passé au Sud et la publication annoncée en automne de l’acte d’accusation du TSL ?

Nous attendons les conclusions du procureur Daniel Bellemare. La France soutient financièrement ce tribunal, comme le Liban d’ailleurs qui assume 40 % de son financement. Nous attendons le moment où le juge Bellemare pensera qu’il peut publier ses conclusions.

Ne pensez-vous pas que les rumeurs sur le contenu de l’accusation décrédibilisent le TSL ?

Nous soutenons le TSL car nous pensons que l’impunité n’est plus de mise dans le monde d’aujourd’hui.

Croyez-vous que ce tribunal achèvera sa mission ?

Le TSL continue sa mission créée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Il y a une structure, une enquête indépendante et en principe, la mission doit être achevée.

Certains pensent que la France pousse le 14 Mars à se rapprocher de la Syrie car elle serait la seule à pouvoir contenir le Hezbollah en cas de réaction au TSL...

Ce n’est plus une question. C’est une analyse... La Syrie est un acteur important, mais il n’est pas le seul. Ce qui compte, ce sont les Libanais eux-mêmes. Il ne faut pas toujours chercher à l’extérieur des solutions que les Libanais peuvent trouver chez eux.

Dernière modification : 28/06/2013

Haut de page