Interview à As Safir - 12 mars 2011

Question : Le nouveau gouvernement est-il pour bientôt ? Quels sont les obstacles qui ‎retardent toujours sa formation, selon les informations dont vous disposez notamment après ‎votre dernier entretien avec le Premier ministre désigné Nagib Mikati ?‎

Réponse : Je ne sais pas quand le gouvernement sera formé. Le président Mikati a voulu ‎engager un dialogue avec toutes les parties, et notamment avec le 14 Mars, et c’est une bonne ‎chose. Le camp du 14 Mars a accepté ce dialogue mais a considéré par la suite qu’il n’a pas ‎obtenu de réponses à ses questions. Il a alors pris la décision de ne pas participer au ‎gouvernement. Je pense qu’il y a eu une démarche positive de la part des deux camps pour tenter ‎de parvenir à un dénominateur commun, qu’il n’a toutefois pas été possible de trouver. Depuis, il ‎y a comme un sentiment que la formation du gouvernement sera relativement rapide. Mais la ‎formation de gouvernements au Liban prend du temps, et est régie par plusieurs paramètres. En ‎effet, il a fallu cinq mois pour former le gouvernement du président Saad Hariri. Rien n’indique à ‎présent que la formation du gouvernement prendra tout ce temps. Lorsque j’ai rencontré le ‎président Mikati il y a deux jours, il m’a dit qu’il était confiant que la formation du gouvernement ‎sera relativement rapide, mais il n’a pas donné de date à ce propos.‎

Q : Selon vous, le départ du président Hariri aura-t-il des répercussions négatives sur le ‎Liban ? Je pose cette question étant donné que Hariri est l’ami de la France.‎

R : Le président Hariri est l’ami de la France mais la France a aussi beaucoup d’amis au ‎Liban. Ce n’est donc pas la bonne façon de présenter les choses. M. Mikati est bien connu des ‎autorités françaises depuis longtemps, et il a fait un bon travail en 2005. Nous attendons que ce ‎gouvernement soit formé, et qu’on connaisse ses orientations et ses actes avant d’émettre un ‎jugement. Beaucoup de questions se posent, et ce depuis que le président Hariri était au pouvoir. ‎Il y a la question des armes, qui se pose toujours aujourd’hui. Il y a aussi la coopération avec le ‎TSL, et une autre question que pose le peuple libanais, concernant les réformes qui n’ont toujours ‎pas été réalisées. Je pense qu’il y a donc plusieurs questions qui se posent toujours au Liban, et ‎ces questions demeurent les mêmes indépendamment des personnes au pouvoir.‎

Q : Comptez-vous juger le nouveau gouvernement sur la base de son travail ou de la ‎participation du Hezbollah ?‎

R : La composition du gouvernement sera certainement analysée. La déclaration ‎ministérielle sera également un moment important, qu’il faut prendre en considération. ‎Naturellement, une comparaison sera faite entre la déclaration ministérielle du gouvernement du ‎président Mikati et la déclaration précédente du gouvernement d’union nationale de M. Saad ‎Hariri. Je pense qu’il est nécessaire de porter un jugement sur ce que fera ce gouvernement et ce ‎qu’il sera capable de faire. C’est ce qui sera examiné par les Libanais d’abord et par la ‎communauté internationale ensuite. ‎

Q : Quels points importants doivent figurer dans la déclaration ministérielle ?‎

R : La France a une position claire qu’elle partage avec l’Union européenne. Il y a une ‎question importante, celle du TSL qui doit être en mesure de poursuivre son travail normalement ‎et en toute indépendance. Il y a aussi la question de la coopération entre le Liban et le tribunal, ‎qui doit se poursuivre, et que le Liban a librement acceptée. Et comme je viens de le dire, il y a la ‎question des réformes : des lois n’ont pas encore été votées, et d’autres ont toujours besoin de ‎décrets d’application. ‎

Q : Une partie des Libanais considère que toute accusation contre le Hezbollah sera une ‎accusation politique plutôt que judiciaire. Comment les convaincre du contraire, compte tenu des ‎demandes extravagantes du tribunal, la dernière en date portant sur les empreintes de 4 millions ‎de Libanais ?

R : Je voudrais préciser que nous sommes toujours aujourd’hui dans une phase d’enquête. ‎Il y a bien sûr un premier dossier d’accusation qui a été remis au juge de la mise en état. Je ‎voudrais indiquer ensuite que les accusations mettront en cause des individus et non des ‎organisations. C’est ce qu’il faut toujours rappeler. Il convient de rappeler également que la ‎présomption d’innocence sera respectée, c’est-à-dire que tout accusé sera présumé innocent ‎jusqu’à sa condamnation ou sa disculpation. Le tribunal compte un bureau du procureur général ‎mais également un bureau de la défense, dirigé par un avocat français spécialiste en la matière, ‎qui connaît très bien ces dossiers. Par conséquent, les individus mis en cause bénéficieront d’une ‎défense selon les normes internationales les plus élevées. Le Liban a l’obligation de coopérer ‎avec le tribunal à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le niveau financier, puisqu’il doit verser 49% ‎du budget du tribunal. Il faut également assurer les magistrats libanais qui sont devenus des ‎magistrats internationaux puisqu’ils ont été nommés par le Secrétaire général des Nations Unies. ‎Et le troisième niveau est celui de la coopération avec l’enquête. Le procureur général, dans le ‎cadre des accords conclus avec le Liban, a le droit de solliciter l’appui du Liban pour poursuivre ‎l’enquête, et les autorités libanaises doivent répondre à ces demandes, c’est-à-dire trouver le ‎moyen de traduire ces demandes concrètement, dans le respect de l’obligation de coopération ‎avec le tribunal, et faire en sorte que cette coopération soit faisable. Je ne pense pas que le ‎procureur général transmette des demandes irréalisables. En tout cas, il appartient aux autorités ‎libanaises de se mettre d’accord à ce propos avec son bureau.‎

Q : La réponse à toutes ces demandes sera, paraît-il, impossible sous le nouveau ‎gouvernement. D’autant que la majorité parlementaire est passée aux mains de l’ex-opposition. ‎Et si le Liban ne coopérait pas avec le tribunal et choisissait un parcours indépendant du ‎parcours international ? Le Hezbollah a d’ailleurs clairement appelé à ne pas coopérer avec le ‎TSL.‎

R : Il est vrai que le Hezbollah l’a dit, mais à ma connaissance, la coopération se poursuit ‎toujours. Je ne pense pas qu’un pays puisse dire que le Liban n’a pas respecté ses obligations ‎dans ce domaine. Il y a une procédure juridique bien encadrée, soumise à des accords et à des ‎textes internationaux. Je pense qu’il appartient au président du tribunal international d’en tirer les ‎conséquences s’il constate que le Liban ne coopère pas suffisamment. Comme le tribunal a été ‎formé par les Nations Unies et le Conseil de sécurité, le président du tribunal peut en faire rapport ‎au Conseil de sécurité décrivant l’absence ou l’insuffisance de la coopération du Liban. Que se ‎passera-t-il ensuite ? Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. ‎

Q : A quoi mènera la forte mobilisation du 8 Mars et du 14 Mars, notamment après l’acte ‎d’accusation ?‎

R : Cette mobilisation est naturelle. Elle relève de la démocratie consensuelle à la ‎libanaise. Notre souhait et notre souci, c’est qu’il n’y ait pas de dérapage au Liban. Je pense qu’il ‎y aura une limite à la confrontation politique entre le 8 Mars et le 14 Mars. Cette limite est la paix ‎civile, dans le cadre du respect du droit à l’expression de chacun des deux camps.‎

Q : La France aura-t-elle une nouvelle approche après la nomination d’Alain Juppé au ‎Quai d’Orsay, concernant le Liban et le Moyen-Orient ? M. Juppé viendra-t-il au Liban ?‎

R : Il faut laisser à M. Juppé le temps de s’installer dans ses nouvelles fonctions. Le ‎Ministre Juppé a une grande expérience. Il était Ministre des AE et Premier Ministre. Il connaît ‎bien le Liban et je peux dire qu’il aime le Liban. Mais il vient de prendre ses fonctions, et il s’est ‎rendu en Égypte. Il a d’ailleurs d’autres projets de déplacements extérieurs, et il se peut qu’il ‎visite le Liban ultérieurement.‎

Q : Le fait de placer les armes du Hezbollah au cœur du débat politique quotidien est-il ‎une bonne manière de trouver une solution à ces armes ? Le dialogue national est-il toujours ‎efficace selon vous ?‎

R : Les armes et la stratégie de défense sont deux questions qui se posent toujours ‎aujourd’hui. Il n’y a pas eu d’évolution à ce propos depuis des années. La position de la ‎communauté internationale est bien connue, et il y a une volonté libanaise de régler cette ‎question. C’est la raison pour laquelle la question des armes et la stratégie de défense ont été ‎placées au cœur du dialogue national libanais, qui n’a pas débouché sur des résultats, mais cela ‎ne veut pas dire qu’il ne doit pas se poursuivre. Nous pensons qu’à terme, l’armée libanaise doit ‎pouvoir devenir la seule force de défense au Liban. Tel est l’objectif de tout pays démocratique. ‎Il faudra également un renouveau et une relance du dialogue national pour qu’il devienne plus ‎productif. ‎

Q : Pourquoi la modification de la mission du contingent français de la FINUL ? Est-ce ‎un prélude à son retrait ?‎

R : La mission de la FINUL reste inchangée. Il y a eu des changements dans le dispositif ‎de ces forces, mais ça ne relevait pas d’une décision prise par la France au niveau purement ‎national. Il y a eu en effet une révision aux Nations Unies avec le département des opérations de ‎maintien de la paix, portant sur la manière d’organiser la force internationale pour une meilleure ‎adéquation entre les moyens à la disposition de cette force et les fonctions dont elle est chargée. ‎Des décisions ont été prises à ce propos. Le contingent français a mis en œuvre ces décisions. Le ‎changement intervenu ne signifie donc nullement une modification quelconque du mandat de la ‎FINUL. D’anciens moyens ont été retirés, comme par exemple les chars à chenilles Leclerc, ‎parce que la population –à tort ou à raison, je ne sais pas, parce que je ne suis pas militaire et je ‎n’habite pas au Sud- s’en plaignait en affirmant qu’ils endommageaient les routes. Ils ont donc ‎été remplacés par d’autres véhicules. Quant au contingent français, il a été intégré dans ce qu’on ‎appelle force de réserve du commandement général de la FINUL. Il ne s’agit pas d’une nouvelle ‎unité au vrai sens du terme. Certains oublient en effet qu’avant cela, il y avait ce qu’on appelle la ‎force de réaction rapide, depuis 2006, chargée d’une mission de soutien aux unités de la FINUL ‎déployées dans la zone d’opérations de cette force. Etant donné que le contingent français a été ‎intégré dans une unité spécialisée sous le commandement du commandant en chef de la FINUL, ‎des changements sur le terrain devaient être effectués, parce qu’il fallait transférer la zone ‎d’opérations du contingent français à d’autres contingents de la FINUL, relevant d’autres pays. Je ‎voudrais indiquer aussi que la France n’a nullement le projet de se retirer de la FINUL. Au ‎contraire, ce changement est la preuve du maintien de notre engagement en faveur de la ‎résolution 1701. Quant aux effectifs de notre contingent, ils restent inchangés, de l’ordre de 1450 ‎militaires.‎

Q : Est-ce concrètement synonyme d’un retrait du contingent français sur le terrain ?‎

R : Non. Le contingent français reste dans les mêmes campements. Mais la mission dont il ‎est chargé a changé puisqu’il prend en charge maintenant la mission qui était précédemment celle ‎de la force de réaction rapide. Aujourd’hui, il y a plus de moyens à la disposition de la nouvelle ‎unité, et le contingent français couvre également toute la zone d’opérations de la FINUL.‎

Q : La France est-elle inquiète au sujet de la situation au Liban Sud ?‎

R : Non, je ne suis pas du tout inquiet. Il y a peut-être eu quelques incidents, notamment ‎l’été dernier, dont un grave, celui d’Adaïssé. Mais d’une manière générale, sur les quatre ‎dernières années et demie, nous constatons que la situation au Sud est restée calme, et nous ‎pensons que la FINUL a largement joué son rôle, notamment pour assurer le calme au Liban Sud.‎

Q : La délimitation des frontières maritimes avec Israël est vitale pour l’avenir ‎économique du Liban. Quel rôle la communauté internationale pourra-t-elle jouer dans ce ‎dossier ?‎

R : Nous sommes quelque peu préoccupés au sujet de la délimitation des frontières et des ‎zones économiques exclusives des deux parties, et par conséquent au sujet de la capacité du ‎Liban à exploiter ses ressources pétrolières et gazières. Nous avons le souci que cette question ne ‎devienne pas un nouvel élément de tension dans la région. Le Secrétaire général des Nations ‎Unies peut jouer un rôle. En ce qui nous concerne, nous souhaitons assurer qu’il est légitime pour ‎le Liban d’exploiter ses ressources en pétrole et en gaz. Mais il faut une clarification de ces ‎frontières. Ces questions vont être discutées à la fin du mois à New York, où se rend le ‎coordinateur du Secrétaire général, Michael Williams. Le Liban a présenté, par l’intermédiaire de ‎son ministère des Affaires Étrangères, des demandes à travers des lettres adressées par le ministre ‎Ali Chami. Nous espérons que le Secrétaire général des Nations Unies sera en mesure de jouer ‎pleinement son rôle pour que le Liban puisse exploiter ses ressources. ‎

Q : La France est-elle favorable à une délimitation des frontières maritimes par la ‎FINUL ?‎

R : C’est une question juridiquement complexe. La FINUL peut jouer un rôle à ce niveau, ‎mais on doit le lui demander, et il faut un accord entre les deux parties concernées, c’est-à-dire le ‎Liban et Israël.‎

Q : Est-il toujours possible de parler de processus de paix aujourd’hui, ou est-il arrivé à ‎une impasse ?‎

R : Nous avons beaucoup parlé du processus de paix, et je pense qu’il vaut mieux parler ‎aujourd’hui de paix. Il y a des promesses qui ont été faites, au sujet d’un État palestinien avant la ‎fin de l’année, mais jusqu’à présent, nous ne voyons malheureusement pas de chemin qui y mène. ‎La France a une position claire concernant la colonisation, l’État palestinien et Jérusalem capitale ‎des deux États. Après l’échec du projet de résolution concernant la colonisation, nous espérons ‎une relance des efforts pour faire redémarrer le processus de paix, mais nous devons définir les ‎paramètres de la paix pour réaliser un progrès sur la question des frontières par exemple. La ‎France est pour une réunion rapide du Quartet international pour faire avancer le processus de ‎paix et permettre la reprise des négociations directes entre Palestiniens et Israéliens. La France ‎accueillera l’été prochain une conférence des bailleurs de fonds pour l’Autorité palestinienne, et ‎cette conférence doit clairement avoir un sens politique.‎

Dernière modification : 28/06/2013

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