Interview à Ach Chark - 22 mai 2010

Q : Comment évaluez-vous l’activité européenne et particulièrement française en direction du Liban à la veille de la visite du Ministre Bernard Kouchner ? Et quel message le ministre va-t-il adresser aux présidents syrien et libanais ?

R : Je crois que toutes ces visites en direction de Beyrouth de Ministres européens, et pas seulement européens, également arabes, montrent que le Liban est au cœur de l’axe régional. M. Morin, notre ministre de la Défense, s’est rendu il y a une semaine à Beyrouth. Il a discuté avec les autorités libanaises, le président de la République, le Président du Conseil des Ministres, le Ministre de la Défense de ce que pouvait faire la France pour soutenir l’armée libanaise et pour que l’armée libanaise remplisse pleinement sa fonction en tant qu’armée nationale libanaise mais aussi en tant qu’armée ayant un rôle dans la mise en œuvre de la résolution 1701. Donc je crois que le Ministre Kouchner doit venir dans un état d’esprit bien sûr amical, parce que c’est quelqu’un qui adore le Liban et les Libanais. Il a toujours été très présent sur le dossier libanais, que ce soit à La Celle-Saint Cloud ou dans ses visites au Liban. Donc ce sera une visite d’amitié, mais qui examinera aussi la situation dans la région, fera le point sur la situation régionale, la question des transferts d’armes allégués à destination du Hezbollah, la mise en œuvre de la 1701 que nous souhaitons pleine et entière avec une coopération franche de tout le monde. Il viendra de Damas et abordera le rapprochement entre la Syrie et le Liban. Il recueillera l’opinion de Saad Hariri après sa visite à Damas, et confirmera que la France soutient l’indépendance, la souveraineté du Liban. La France souhaite que ce rapprochement s’effectue dans le cadre de relations normales, amicales, entre deux pays qui sont proches, mais dans le respect de la souveraineté et de l’indépendance de chacun.

Q : La France a joué un grand rôle pour aider le Liban à retrouver sa souveraineté. Aujourd’hui, quel rôle peut jouer la France dans la délimitation de la frontière entre le Liban et la Syrie ?

R : D’abord, je répondrai que la question de la démarcation de la frontière, c’est une décision prise par le Premier Ministre libanais et le Président de la République syrienne. Donc c’est à eux qu’il faut d’abord poser la question. Je sais que la question a été évoquée, que du côté libanais on est prêt. Il y a un travail qui a été fait sous l’autorité notamment du Ministre Oghassabian. Je comprends que les travaux de délimitation de la frontière n’ont pas commencé. La France va encourager ce travail. Il ne s’agit pas seulement de délimitation de la frontière. Il s’agit aussi de régler des problèmes qui se posent traditionnellement entre deux pays frontaliers, qui concernent des populations qui habitent de part et d’autre de la frontière. Il y a la situation économique de ces populations. Donc c’est un dossier très complexe, il y a la délimitation physique, mais il faut aussi sans doute examiner les aspects économiques et sociaux et de sécurité bien évidemment, de contrôle de la frontière. Mais ça c’est une affaire d’abord bilatérale entre la Syrie et le Liban. Nous espérons que des travaux de délimitation de la frontière vont commencer bientôt effectivement. C’est un engagement qui a été pris par la Syrie et par le Liban. C’est un engagement qui doit être rempli, qui doit être rempli à un moment où à un autre. C’est d’abord une question bilatérale, mais évidemment cette question bilatérale fait partie d’un ensemble qui touche à la stabilité de la région, au contrôle des frontières, à la délimitation des frontières, et la France est intéressée à ce que cette question progresse, et sera prête à apporter son appui, si cet appui est sollicité.

Q : Est-ce que la France voit qu’il y a un retour de l’influence syrienne au Liban ?

R : Ce que je voudrais dire, c’est qu’il est normal qu’il y ait des relations de proximité entre la Syrie et le Liban, des relations amicales. Il y a un travail qui est entrepris de révision des accords bilatéraux. C’est un travail important. Ce travail n’a pas encore abouti. C’est sans doute dans les prochaines semaines, lorsque la commission technique libanaise va se rendre à nouveau à Damas, qu’on verra des progrès ou pas. Pour l’instant, ce que nous voyons de très positif, c’est que la Syrie a ouvert une ambassade à Beyrouth. Que le Liban a ouvert une ambassade à Damas. Ce sont des pas extrêmement importants qui participent de la restauration d’une relation amicale, adulte et faite de respect entre les deux pays. Maintenant y a-t-il un retour de la Syrie au Liban ? Je crois que la question ne devrait pas se poser en ces termes, la question est de savoir comment aménager pour le bénéfice de tous, du Liban d’abord et de la Syrie ensuite, des relations qui ne peuvent être qu’étroites. Le Liban est un pays indépendant et le rôle de la France a toujours été de conforter cette indépendance, cette souveraineté. C’est vrai dans les relations avec la Syrie, et c’est vrai dans les relations du Liban avec les autres pays.

Q : Quelle est l’importance de la présence libanaise au Conseil de Sécurité des Nations Unies : cela aide-t-il à défendre les droits arabes ?

R : Le Liban d’abord a été élu et nous en sommes réjouis, en tant que Liban, au titre des pays arabes. C’est vrai que cela lui donne sans doute une responsabilité particulière par rapport au monde arabe. Mais c’est le Liban qui a été élu. Et au bout du compte, c’est lui et lui seul qui doit prendre des décisions. Naturellement, pour prendre ces décisions, il est normal qu’il s’enquière de l’état d’esprit arabe. Encore cela suppose-t-il qu’il y ait une position arabe. Donc il y a une position arabe sur certains dossiers. Sur d’autres dossiers, on voit bien qu’il reste toujours des différends entre les pays arabes. Donc ce que nous attendons, c’est que le Liban remplisse ses responsabilités normales d’un membre non permanent, c’est à dire qu’il se prononce sur tous les sujets. Pas seulement les sujets qui l’intéressent directement. Mais des sujets qui concernent la préservation de la sécurité et de la paix internationales.

En ce qui concerne les sanctions, elles sont actuellement en discussion au Conseil de sécurité. Je crois que c’est parfaitement prématuré. Bien sûr puisque la France, au même titre que les 5 autres pays, soutient ce projet de résolution, nous souhaiterions que le Liban adopte une position favorable à l’adoption des sanctions. Maintenant le Liban va sans doute prendre en considération différents éléments, différents facteurs. Mais nous, nous souhaiterions évidemment que le Liban se prononce pour cette résolution.

Q : Considérez-vous que les propos israéliens sur le transfert des SCUD soient un prétexte à une guerre régionale qui commencerait au Liban ?

R : M. Morin l’a dit très clairement quand il était à Beyrouth. Nous n’avons pas d’informations sur la présence des SCUD au Liban. Cela étant, cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas inquiets de la situation régionale et notamment de l’afflux allégué d’armement au Hezbollah. Nous, nous sommes vraiment pour une application franche, sincère, totale de la résolution 1701 qui implique le Sud-Liban, surtout que la FINUL souhaite une zone sans armement, et qui implique aussi qu’il y ait un contrôle de la frontière. Donc je crois que cette affaire de SCUD, sur laquelle nous n’avons pas eu d’informations, ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Nous appelons toutes les parties à respecter la légalité internationale, à faire preuve de retenue, et l’attitude de la France est très claire, je veux dire toute partie ou tout pays qui enfreint cette résolution doit être condamné pour cette infraction. Pour cela, si nous sommes vigilants en ce qui concerne la possibilité de transfert d’armement, nous sommes tout aussi vigilants en ce qui concerne le survol par les avions israéliens du Liban, que nous condamnons de la même façon. Ce sont toutes les parties qui doivent contribuer à la mise en œuvre de cette résolution. Pour l’instant, nous estimons que cette résolution et la présence de la FINUL renforcée depuis 2006 ont permis le maintien de la stabilité au Sud-Liban. C’est d’abord cet acquis que nous voulons préserver, parce que nous voulons éviter une nouvelle guerre qui serait dévastatrice à nouveau pour le Liban. Ce que nous voulons absolument éviter.

Pour l’instant, nous ne voyons pas de signes annonciateurs d’un conflit. Cela étant, nous sommes dans une région volatile, où un incident peut dégénérer. Et nous pensons aussi que les déclarations des uns et des autres, que ce soient des Israéliens, ou d’autres parties de la région, qui ne vont pas dans le sens de l’apaisement, peuvent avoir un effet négatif et conduire à la création d’une atmosphère anxiogène qui est favorable aux dérapages et aux incidents et peut déboucher sur une crise. Donc c’est pour cela que nous appelons toutes les parties à avoir un comportement responsable et à éviter également des déclarations enflammées qui ne feraient pas une atmosphère positive dans la région.

Q : Les sanctions contre l’Iran s’éloignent-elles alors qu’un accord trilatéral a été passé ?

R : Notre position est claire. D’abord nous pensons que le Brésil et la Turquie ont voulu jouer un rôle positif. Et c’est une bonne chose, parce que tout le monde souhaite une solution diplomatique. Et la Turquie joue un rôle important dans la région, et le Brésil, qui est une puissance émergente importante, ont voulu jouer un rôle positif. Donc nous rendons hommage à ce rôle. Simplement, nous considérons que cet accord ne répond pas aux questions qui ont été posées par l’Agence internationale de l’énergie atomique et par le Conseil de sécurité, notamment le programme d’enrichissement d’uranium par l’Iran se poursuit. L’Iran a annoncé très clairement qu’il continuera à enrichir de l’uranium à 20%. Et nous ne voyons toujours pas quelle est la finalité civile de ce programme d’enrichissement. Et si là, il n’y a pas de finalité civile, cela veut dire que certainement il y a une finalité militaire. Et l’Iran ne se conforme pas jusqu’à présent, y compris à travers cet accord tripartite, aux demandes qui lui ont été adressées par le Conseil de sécurité et l’AIEA qui sont les demandes de toute la communauté internationale.

Nous avons toujours dit que nous étions à la recherche d’une solution politique, diplomatique, et les sanctions montrent que nous étions évidemment dans ce cadre là. Et nous avons toujours dit également que la porte du dialogue était ouverte à l’Iran. L’Iran a reçu plusieurs propositions de la part du groupe des 5+1, dans lequel il y a quand même outre la France, les États-Unis qui ont rejoint le processus en cours de route, mais aussi la Russie, mais aussi la Chine, plus l’Allemagne, plus la Grande-Bretagne. Nous avons fait des propositions très sérieuses, malheureusement, jusqu’à présent l’Iran n’a pas saisi la perche qui lui est tendue. Et nous pensons que l’accord tripartite qui a été signé, et adopté à Téhéran, ne répond pas aux questions qui ont été posées et ne constitue pas de la part de l’Iran la réponse que nous attendions.

La France n’a jamais été une adepte inconditionnelle des sanctions. Et elle ne se résout à l’adoption des sanctions que lorsqu’elle considère qu’il n’y a pas moyen de faire autrement que de faire pression pour convaincre qu’il faut revenir à des discussions sérieuses. Donc les sanctions n’ont pas d’autres buts. La porte est toujours ouverte. Nous serions ravis que demain l’Iran dise que nous acceptons de discuter sérieusement, mais pour cela, il faut qu’il y ait un certain nombre de gestes iraniens qui rétablissent la confiance, qui actuellement n’existe pas.

Q : Vous attendez-vous à des résultats positifs des négociations indirectes entre Palestiniens et Israéliens ?

R : Nous espérons toujours, à partir du moment où il y a des discussions entre les Israéliens et les Palestiniens, qu’elles apportent un progrès. Nous les avons suffisamment souhaitées pour, après une période pendant laquelle il ne s’était rien passé, avoir l’espoir qu’elles déboucheront sur des négociations directes et puis surtout une percée importante en direction d’un règlement définitif de ces questions. La France a toujours placé la question israélo-palestinienne au cœur de ses préoccupations et pour nous le Proche-Orient est la priorité par rapport à toutes les autres questions environnantes. Maintenant il y a d’autres volets au processus de paix. Il y a le volet syrien, le volet libanais, et nous aimerions qu’à terme, c’est vrai, on progresse également. Pour l’instant les discussions sont à leur début. La France, l’Union européenne, tiennent à apporter tout le soutien qu’il faut pour qu’elles aboutissent positivement. Nous soutenons ces dispositions. Donc il est trop tôt pour dire si on peut être positif ou optimiste, ou pessimiste, il faut que les dispositions aient lieu et qu’on voie les résultats.

Q : Y a-t-il du nouveau sur Paris III ?

R : Les choses avancent à leur rythme. Les ministres ont travaillé, le ministre des Télécommunications, le ministre de l’Énergie, une mission technique française s’est rendue récemment à Beyrouth pour faire le point, avec ces ministres-là. Mais aussi avec le Cabinet du Premier Ministre, avec la ministre des Finances, et on a bon espoir que d’ici la fin de l’année ce dossier va progresser.

Dernière modification : 28/06/2013

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