Inauguration de la Salle Samir Kassir au Lycée Franco-libanais, le 18 Mai 2007

Messieurs les Ministres,
Messieurs les Députés,
Monsieur le Président de la Mission laïque française,
Monsieur le Proviseur,
Mesdames et Messieurs les membres du jury des Prix Albert Londres,
Chère Gisèle Khoury,
Mesdames et Messieurs,
Mes chers Amis,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre de nouveau hommage à la mémoire d’un ancien élève de ce prestigieux établissement, à la mémoire d’un grand journaliste, d’un grand intellectuel arabe, d’un grand libanais qui fut aussi un grand français, Samir Kassir.

Disparu depuis ce funeste 2 juin 2005, Samir Kassir nous manque terriblement. La plaie béante provoquée par son assassinat ne s’est jamais refermée. Son message, où la rigueur le dispute à la liberté de penser, demeure aujourd’hui plus impérieux que jamais à réaffirmer. Pour le Liban comme pour l’ensemble du monde arabe.

Le 24 juin 2005, trois semaines après son assassinat, à l’occasion de la remise des diplômes de fin de scolarité des élèves du Grand Lycée Franco-Libanais, j’annonçais mon souhait qu’un espace prestigieux de ce lycée puisse porter le nom de Samir. Cet établissement qui, au cœur de Beyrouth, symbolise les valeurs de la liberté, de l’égalité, de la fraternité que porte la République Française. Nous avons naturellement choisi la nouvelle et belle salle multimédia, espace de modernité et d’avenir de ce Grand Lycée Franco-Libanais. De cette modernité si chère à Samir et si précieuse à l’heure de la circulation mondiale de l’information, pour des générations de journalistes engagés, pour toujours faire savoir, et ne jamais rien passer sous silence.

Par ce geste, nous célébrons l’immense héritage que nous a laissé Samir, par son courage, la liberté de sa plume et la cohérence de sa pensée politique.

Samir Kassir était un amoureux du mystère libanais. De son alchimie des rencontres, de ce lieu unique de brassages de cultures et d’identités, de sa capitale Beyrouth où se croisent la « fureur de penser et la quiétude de vivre ».

Dans un Liban qui a été si souvent déchiré par le rejet de l’autre, il croyait à la richesse de la culture de la différence, à ce vouloir vivre ensemble qui fonde la formule et le miracle libanais. Lui-même était l’expression incarnée de cette pluralité et de cette richesse des identités. Libanais d’abord bien sûr, mais aussi marqué par ses racines palestiniennes, il faisait de son arabité une invitation à l’échange et au contact avec le monde. De la France, de sa culture et de ses valeurs, mais aussi de l’éducation qu’il avait reçue dans cet établissement, Samir gardait cette aspiration constante à conjuguer valeurs universelles et respect de la diversité.

Son travail d’historien passionné, aura très rapidement pris une dimension politique, qui l’amena naturellement à faire entendre sa voix perçante hors du champ académique.

Les Libanais n’oublieront jamais combien le journaliste qu’il devint porta alors au plus haut la tradition libanaise d’une presse engagée pour la liberté, l’indépendance et la souveraineté nationale. Les éditoriaux de Samir dans L’Orient-Express puis au Nahar, traquent alors l’événement et dénoncent l’hypocrisie des pouvoirs, la corruption, les collusions. Les lecteurs attendent avec impatience sa chronique régulière et sans concessions, servie par une écriture fine et élégante, de la marche du monde. Nourris d’une érudition sans équivalent, brassés par cette langue alerte et incisive, les éditoriaux de Samir Kassir brillent du courage incendiaire qui est celui de l’Homme libre. Et dans l’entrelacs des faits, l’intellectuel qu’il est sait retrouver le souffle du temps historique et de l’universel. Il sait aussi préciser les options qui s’offrent à l’action politique. Véritable « objecteur de conscience civique », armé d’un esprit critique acéré, il ose désigner ce qui entrave la liberté de son pays, il dénonce la violation des droits de son peuple, il se bat quotidiennement contre l’asservissement sous toutes ses formes.

Rendons hommage ici, en la présence tellement symbolique des membres du jury des Prix Albert Londres, à celui qui incarne aujourd’hui, pour toute une génération de journalistes, et bien au-delà du Liban, le symbole de la liberté d’expression. Samir Kassir était une grande et belle plume qui incarnait si bien l’esprit du Nahar. Ce Nahar, fier vaisseau de la liberté montant vers le ciel de Beyrouth. Ce Nahar frappé par deux fois en son cœur avec, après Samir Kassir l’assassinat le 2 décembre 2005 alors qu’il revenait de Paris où son père venait d’être fait Officier de la Légion d’Honneur par notre Premier Ministre, du directeur du journal, le député Gébrane Tuéni, lui aussi ancien élève du Grand Lycée Franco-Libanais. Et pour rendre hommage aussi à notre ami Gébrane Tuéni, à ce grand parlementaire, à ce grand journaliste, à ce grand directeur, à ce grand ancien élève de notre lycée, j’ai le plaisir de vous annoncer qu’un espace symbolique remarquable pourra aussi, au Grand Lycée, être dédié à sa mémoire.

Ce Nahar, Cher Ghassan Tuéni, qui continue à vivre, à réussir, à progresser et qui incarne plus que tout autre peut-être, sous la haute direction de la très grande personnalité que vous êtes, la démocratie, la liberté de la presse, la soif de vivre du Liban. Ce Nahar qui a inspiré tant d’autres grands journaux, libanais et arabes. La France s’honore de sa mission et de son message, de se tenir aux cotés des journalistes, des femmes et des hommes libres, pour préserver toujours leur témoignage sans concession, si impérieux dans ce monde déchiré par l’incompréhension, les intolérances et bien sûr, la barbarie. Cette barbarie, contre laquelle il faut continuer d’avoir, malgré les intimidations, le courage de s’insurger.

Cette liberté de l’intellectuel et du journaliste, Samir ne l’a jamais sacrifiée, y compris en prenant les risques suprêmes pour sa vie. Mais se taire, pour lui, aurait signifié donner son assentiment aux criminels, et se laisser déposséder de son droit le plus essentiel : la liberté de penser et d’informer.

Cette liberté, Samir l’avait portée et incarnée en mars 2005. Aux avants-postes du printemps de Beyrouth dont il avait été l’un des acteurs les plus enthousiastes, il avait participé à la mobilisation de toute une jeunesse, de tout un peuple ou presque. Ce printemps, qui symbolisait pour lui comme pour beaucoup de Libanais, le début d’une ère nouvelle, l’ouverture d’une page brillante de l’histoire contemporaine du Liban. Son exigence et son utopie étaient que le Liban redevienne cette terre fertile, centrale aussi pour une pensée arabe laïque et démocratique. Un laboratoire pour de nouveaux styles de vie pleinement moderne. Tel était pour lui le sens d’un Liban message, celui d’une citoyenneté démocratique.

Méditons ensemble son message, car Samir nous a laissé ce message d’espoir en l’avenir, ce message de confiance dans la capacité des enfants de ce pays à façonner un avenir différent et à construire un avenir de liberté. Ce matin, dans ce Grand Lycée Franco-Libanais, navire amiral de la Mission Laïque au Liban, dans cette fabrique d’esprits libres où tant de jeunes Français, Libanais, Franco-Libanais et étrangers tiers sont formés à l’esprit critique des Lumières, à cette exigence de liberté indispensable, je voudrais redire toute l’admiration de la France pour l’action, l’engagement et l’œuvre de Samir Kassir.

Chers Professeurs du lycée, expliquez bien à vos élèves le sens du baptême de cette salle du nom de Samir Kassir. Qu’ils comprennent que la France rend ainsi hommage à ceux qui porteront demain l’avenir du Liban. A ceux qui n’ont jamais accepté la menace et l’intimidation. A ceux qui savent malheureusement que l’histoire des peuples et des nations s’écrit dans le sang et que le sang a beaucoup coulé, trop coulé au Liban. A ceux qui continuent de lutter pour que sur ce chemin semé d’embûches et d’assassinats, le combat se poursuive pour façonner une nation libre, indépendante et souveraine. Une nation attentive à tous ses enfants. Une nation en paix avec elle-même. L’esprit de Samir Kassir est là, toujours vivant, son combat a produit et continuera de produire tous ses effets.

Mais les pays libres, la communauté internationale éprise de justice et tous les Libanais veulent connaître la vérité et obtenir la justice.

Je le redis ce matin. Nous ne laisserons pas impunis ces crimes d’un autre âge. C’est l’honneur et le devoir du Liban, de la France, de la communauté internationale, de se mobiliser pour ses fils assassinés. C’est le sens de notre combat aux côtés de tous ceux qui ne veulent pas accepter l’impunité et qui ne veulent pas protéger par toutes sortes de prétextes les coupables, de mettre en place un tribunal à caractère international voué à juger et punir les coupables et dont l’objectif sera aussi de protéger l’avenir du Liban. Sur la base d’une demande claire du gouvernement légitime de ce pays, un processus a été lancé à New York pour aller de l’avant dans cette direction et créer ce tribunal. La détermination de la France est intacte et ne fléchira pas. Nous n’oublierons pas. Nous nous mobiliserons pour que toute la vérité soit connue sur l’ensemble de ces assassinats et pour que la justice internationale fasse son travail, tout son travail.

Ce matin, tous ensemble rassemblés, je suis fier que nous puissions maintenant inaugurer la salle Samir Kassir et attribuer ce nom plein de noblesse et de générosité à ce lieu de modernité et d’invention de l’avenir. Ainsi, le sourire de Samir, la lumière de son regard, l’impertinence et l’élégance de sa plume, la richesse de sa pensée, la rigueur de sa vision, inspireront pour très longtemps les esprits des enfants de ce lycée et les générations à venir.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 18/05/2007

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