Question Étudiant : La politique interne du Liban se caractérise en ce moment par l’affrontement de deux camps (le 14 et le 8 Mars). Comment faites-vous pour rester neutre ?
DENIS PIETTON : Pendant longtemps, la relation de la France avec le Liban a été marquée par ses liens historiques avec la communauté maronite. Les choses ont évolué avec le temps. Aujourd’hui, la position de la France est de parler avec l’ensemble des communautés. Nous parlons avec le Liban tel qu’il est, dans sa diversité. Je m’attache à avoir des relations avec tout le monde, à rencontrer des gens de tout le spectre politique…Y compris le Hezbollah. Certains pays comme les Etats-Unis ont placé le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes, ce que l’Europe n’a pas fait, et ce, en raison de l’opposition notamment à la France. On ne peut pas ignorer un parti qui est représenté à l’Assemblée Nationale, qui a des ministres, etc… C’est simplement impossible. L’inscription du Hamas sur la liste européenne des organisations terroristes n’est pas un précédent. Nous avons donc des relations avec l’ensemble des partis politiques. J’ai souligné le facteur chrétien qui compte. Nous avons reçu en France le patriarche Nasrallah Sfeir en juin 2010, pour justement rappeler l’ancienneté, l’importance comme l’actualité de cette relation. Mais aujourd’hui nous devons entretenir des relations avec toutes les communautés libanaises.
Il ne s’agit pas de neutralité. Nous n’avons pas à prendre parti mais à défendre un certain nombre de principes, et en ce qui concerne la relation entre le France et le Liban, le premier de ces principes est l’indépendance du Liban.
Peut-on conclure que la France reconnait la légitimité du Hezbollah en tant que parti politique et résistance. Cela n’est –il pas en contradiction avec la résolution 1559 du Conseil de Sécurité ?
Je ne crois pas. La résolution 1559 appelle au démantèlement des groupes armés. C’est un objectif qui a été défini par les Libanais eux-mêmes dans le cadre du dialogue national. Il n’a pas débouché jusqu’à présent, il est probable qu’il ne débouchera pas avant longtemps. Nous reconnaissons le Hezbollah comme un parti politique. Pour la Résistance, la question ne se pose pas en ces termes. La Résistance est reconnue par les Libanais dans le cadre de la déclaration gouvernementale qui avait été préparée par le gouvernement de M. Hariri. Il y a encore un certain nombre de questions territoriales à régler avec Israël et la Syrie, en ce qui concerne les fermes de Chebaa, Ghajar et Kfarchouba. Quelle est la position de la France aujourd’hui, concernant le Tribunal Spécial pour le Liban, surtout depuis l’émergence du dossier des faux témoins ? Quelle serait la réaction de la France au cas où le gouvernement libanais œuvrerait en vue de discréditer le TSL ?
Écoutez, notre position sur le Tribunal, elle est simple. La France est membre permanent du Conseil de Sécurité. Nous avons agi en faveur de la constitution de ce tribunal, voté en faveur de ce tribunal parce que nous pensons que la lutte contre l’impunité est importante. Je connais les critiques sur le fait qu’on ait constitué un tribunal international – d’ailleurs, il est libano-international – pour le meurtre d’une personne. Ce n’est pas tout à fait exact : le tribunal est également compétent pour juger d’autres assassinats ayant un lien avec celui du premier ministre Rafic Hariri. Notre position n’a pas changé. Le Tribunal doit, à son rythme, dans l’indépendance qui sied à la bonne justice, poursuivre son travail jusqu’au bout. Maintenant, nous savons que cette question pose un certain nombre de difficultés internes au Liban. Nous avons également à cœur de sauvegarder la stabilité du Liban. Il appartient aux Libanais, de faire la part des choses entre la justice -on ne peut accepter tant que dans ce pays, des leaders soient assassinés- et la stabilité.
On dit aujourd’hui que le TSL est politisé. Bien sur, la décision même prise par le Conseil de sécurité de créer un tribunal est politique. Elle s’inscrit, dans le cadre de la Charte des Nations Unies, pour préparer la paix et la sécurité internationale. Notre soutien au tribunal demeure entier.
En ce qui concerne la question de ce que certains appellent « faux témoins », des formations politiques peuvent vouloir discréditer le TSL. Il peut y avoir un débat qui conduit à un discrédit. Quant au gouvernement, il peut éventuellement –mais ce serait contraire à ses engagements internationaux - décider de réviser ses relations avec le Tribunal Spécial pour le Liban. Vous savez qu’il y a trois points principaux.
Est-ce possible ? J’ai envie de prendre le Premier ministre désigné, Najib Mikati, au mot. Il a expliqué vouloir trouver une solution dans le cadre du dialogue national. Attendons de voir quelle solution sera adoptée. En tous cas, le Liban a l’obligation de coopérer.
Amine Issa : L’argument avancé par les adversaires du Tribunal, qui consiste à dire que la stabilité interne peut être mise en danger par ses conclusions, est-il recevable dans la gestion de cette question ?
Ça dépend à quel niveau on se place. Nous, nous pensons que pour l’avenir, précisément, de la stabilité du Liban, il faudrait que les responsables soient poursuivis et condamnés. Je pense que c’est une illusion de penser le contraire. C’est notre position. Maintenant, c’est aux Libanais de décider de la position qu’ils prendront.
Étudiant : Quelle sera la position de la France en cas d’une nouvelle agression israélienne ?
Aucun conflit ne ressemble à un autre. S’il y a une nouvelle guerre, je pense qu’elle ne ressemblera pas à la guerre de 2006, pour plusieurs raisons. Les Israéliens ont tiré les leçpns des difficultés qu’ils ont connues durant cette guerre. Et leurs adversaires ont également tiré des conclusions et seraient beaucoup plus armés. Donc je crains que le conflit soit un peu différent. Il aura aussi une nature très différente de 2006, à mon sens, car aujourd’hui, l’Armée libanaise est déployée au Sud-Liban. Certes, elle est déployée modestement mais elle est présente alors qu’elle n’y était pas en 2006. Cela signifie qu’en cas de conflit – encore une fois, on est dans la politique-fiction, mais ça peut arriver – immédiatement, on se trouverait dans un cas de figure différent. Nous étions clairement dans une guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006, qui a eu un impact désastreux sur le Liban. Là, on se trouverait dans un conflit Liban-Israël avec de très probables implications régionales, et une extension régionale.
En 2006, la communauté internationale s’est mobilisée pour arrêter les hostilités, le plus vite possible. Le mandat de la FINUL au Sud-Liban actuellement est un peu différent de celui d’avant 2006. Sa présence peut donner du temps à la diplomatie pour agir et obtenir le plus vite possible une cessation des hostilités. Toute la mécanique internationale, onusienne, diplomatique, française, européenne et régionale se mettrait en branle immédiatement pour arrêter le conflit. Mais ce conflit serait dramatique pour le Liban. Honnêtement, je ne veux pas croire actuellement à un risque de guerre, mais je suis prudent car à la veille du début des hostilités en 2006, personne ne pensait au début d’un conflit. Vous me direz que les diplomates n’ont pas prévu ce qui s’est passé en Tunisie ou en Egypte. C’est difficile de prévoir des évènements par définition brutaux comme cela. Il n’y a pas une seule réponse. Chaque situation crée sa propre réponse.
La France semble privilégier un rapprochement avec la Syrie. Cela ne se fait-il pas au détriment du Liban, alors même que la Syrie a été montrée du doigt comme étant le commanditaire de l’assassinat de Rafic Hariri ?
Le président Sarkozy, quand il a été élu, a fait une analyse politique qui consistait à dire qu’on ne pouvait plus laisser les relations franco-syriennes telles qu’elles étaient avant son élection. On ne se parlait pas. La Syrie –ce n’est pas un jugement de valeur – est un acteur important du Proche-Orient. Pas seulement au Liban, mais aussi en Irak, sur le dossier palestinien, sur tout un tas de sujets. La Syrie, de par sa position géographique et politique, est à un carrefour qui lui confère un certain rôle. On ne peut faire l’économie de l’ignorer. On a ouvert un dialogue avec la Syrie mais je ne crois pas qu’il se fasse au détriment du Liban. D’ailleurs, la France n’a pas été la seule. L’Arabie Saoudite a également opéré un changement assez spectaculaire au sommet de Koweit en 2009 et qui s’est traduit par le voyage commun des deux chefs d’état au Liban en juillet 2010. D’autres pays avaient emprunté cette voie. Je pense à la Grande-Bretagne ou à l’Espagne. Il y a eu un effet de rattrapage en ce qui concerne la France.
Maintenant, s’il faut faire le bilan de ce rapprochement, il y a eu des aspects positifs et d’autres aspects à examiner de plus près. Il n’a jamais été question d’engager un dialogue au détriment du Liban. Nous avons considéré qu’en parlant avec la Syrie, nous préservions la stabilité du Liban. C’est d’ailleurs le alcul qu’à fait le premier ministre Saad Hariri en allant à Damas, dans un voyage qui a sans doute été difficile pour lui. Je pense que ce dialogue va continuer mais il serait bon de regarder attentivement ce qu’il a donné.
Quelle est la vision stratégique de la France au Moyen-Orient ?
Le monde arabe est tout simplement notre voisin, c’est une banalité que de le dire. L’histoire est une chose très importante, mais je crois que la géographie l’est autant. Quand on regarde les besoins de développement de la rive sud de la Méditerranée, quand on regarde le réservoir de croissance qu’elle représente puis le défi migratoire et démographique, apparaît la nécessité de conduire des projets communs. Le président de la République a lancé l’un des grands objectifs de son quinquennat, l’Union pour la Méditerranée. Il y a des difficultés mais cela reste une idée visionnaire, une belle idée. C’est un projet très important. Jusqu’à présent, il a buté sur la question israélo-palestinienne. Quand on voit aujourd’hui la nouvelle configuration du monde arabe, elle apparaît comme d’autant plus nécessaire. C’est avant tout un projet de paix inspiré par la création de l’Union européenne. C’est un projet auquel il faut continuer de croire.
Qu’est-ce qui définit la politique musulmane de la France ?
L’Islam est la deuxième religion de France. Il y a environ sept millions de musulmans en France. Cela suscite parfois des interrogations à l’étranger. L’un des éléments constitutifs de la République française – et finalement, il n’y en a pas tant que ça – est la laïcité. Il s’agissait au début du XXème siècle lorsque ce principe est entré en vigueur de freiner l’interventionnisme catholique. Aujourd’hui, les choses ont changé.
Il y a aussi la question de l’intégration. De ce point de vue, la France a un bilan que je qualifierais de mitigé. La machine à intégrer fonctionne. Certes, pas très bien, mais il faut voir que certaines choses marchent.
Pourquoi la France condamne-t-elle certains régimes dictatoriaux, en Côte d’Ivoire par exemple, et refuse de s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays, comme la Tunisie ? Y a-t-il un deux poids, deux mesures dans la politique étrangère du pays des droits de l’Homme ?
Voilà une bonne question ! (Rires) En Côte d’Ivoire, il y a un président qui est resté au pouvoir alors que son mandat s’est achevé depuis longtemps. Ce n’est pas qu’une question bilatérale. Bien sur, elle existe. Mais l’ONU s’est saisie du dossier ivoirien. Il y a eu une guerre civile au cours de laquelle la France est intervenue. Elle a abouti à une partition du pays. Depuis, une force des Nations unies est intervenue. Nous avons des troupes sur le terrain et elles sont là sous mandat international. Nous avions intérêt à ce que des élections transparentes aient lieu et que nos soldats s’en aillent. Elles ont eu lieu, et celui qui a perdu, le président Gbagbo, veut rester au pouvoir. Il est dans un processus de confrontation avec la communauté internationale, à commencer avec les pays africains (Union africaine, CEDEAO).
La Tunisie est un cas différent. La presse nous a reproché de n’avoir rien dit sur la dictature de Ben Ali. Ça prouve que les choses ne sont pas toujours simples. Nous sommes obligés de travailler avec des Etats dont les gouvernements ne partagent pas les mêmes valeurs que nous.
Pourquoi la France semble-t-elle rester sur la réserve sur ce qui se passe depuis deux mois dans la région ?
On est dans une situation très évolutive. Ce qui me frappe, c’est que tous ces pays vivent des situations très différentes les unes des autres. En Tunisie, il y avait un décalage insupportable, entre une société ouverte mais inégalitaire avec une classe moyenne assez importante et un régime qui fermait le pays. Je suis assez optimiste sur la Tunisie. Ce qui s’est passé est tout simplement extraordinaire. Les Tunisiens ont toutes les raisons d’être fiers de la façon dont ils ont mené leur révolution. La situation de l’Egypte est plus complexe. Il faut se garder d’une lecture trop occidentale et trop marquée par les révolutions passées, notamment la révolution iranienne. Et puis, on a un drame absolu en Libye. On a un homme qui est prêt à tout, dans un pays où la dimension tribale est importante et profondément divisé entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Il y a toutes les raisons d’être inquiet.
Amine Issa : Comment la France peut-elle accompagner ces mouvements sans tomber dans le piège de l’ingérence ?
Il y a eu certaines maladresses, en tous cas, reconnues comme telles. Je crois que nous devons être dans une attitude d’écoute. Il faut dire tout de même que les grands pays sont restés spectateurs de ce qui se passe, au vu notamment de l’intérêt que portent les grandes puissances de ce monde dans cette région. Ce sont les peuples qui se sont soulevés. Le peuple tunisien a fait son Mai 68. Je crois que l’Union européenne a été à la hauteur de l’évènement. Étudiant : Le président Sarkozy semble plus proche d’Israël que ses prédécesseurs. La France est-elle toujours en faveur de la création d’un état palestinien ?
Le président Sarkozy a de la sympathie pour l’Etat d’Israël. Mais lorsqu’il s’y est rendu, il en a profiter pour clairement parler de la création d’un Etat palestinien. Il s’inscrit dans une lignée qui fait que la France a toujours été en pointe, en ce qui concerne la définition de paramètres, de normes afin de sortir de l’impasse. Le concept de viabilité de l’Etat palestinien a été approfondi sur la base d’idées françaises.
Le président a également dit une chose que ses prédécesseurs n’avaient pas dite avant lui : Jérusalem, capitale de deux Etats. Mais la politique de colonisation continue. Je crois que le président Sarkozy a été très frustré par la politique des petits pas de M. Mitchell. En fait, la grande erreur s’est produite durant le processus d’Oslo, où l’on a considéré que la question de la colonisation serait reportée à l’examen du statut final. Comme ce processus était avant basé sur la confiance réciproque, il a suffi qu’une des parties stoppe ses concessions. Le président de la République est impatient que les négociations reprennent.
Mais, récemment, il y a eu un véto américain contre une résolution condamnant la colonisation israélienne. La France et treize autres membres du Conseil de sécurité ont voté en faveur de ce texte. La situation est assez compliquée aujourd’hui. Le gouvernement israélien est affaibli, l’Autorité palestinienne est en mauvaise posture et la situation politique intérieure aux Etats-Unis est assez compliquée pour le président Obama. On est revenu à la case départ.
Que pensez-vous de l’initiative prise par le groupe de diplomates Marly de publier une tribune dans le journal Le Monde critiquant la politique extérieure de la France sous Nicolas Sarkozy ? Partagez-vous leur opinion sur l’impulsivité et l’amateurisme du président et de son entourage dans ce domaine ?
Ce genre de lettres a toujours existé. Quoi qu’il en soit, le président de la République fixe la ligne en matière de politique étrangère. En France, sous la Ve république, il y a un domaine réservé du Président de la République en matière de politique étrangère. Il a été dit récemment par le conseiller du président Henri Guaino, que la diplomatie était faite par les diplomates et la politique étrangère par les politiques.
Si la politique étrangère de la France n’est pas en adéquation avec les réalités du terrain, le diplomate a-t-il une marge de manœuvre pour opérer une correction ?
Le matin, quand je me regarde dans une glace, je me demande toujours si ce que je fais est en accord avec ce que je suis. Et puis, nous avons un devoir d’information, même s’il ne faut pas réduire notre travail à cela. Notre hantise est qu’un jour, on nous dise qu’on ne savait pas. Les politiques font la politique qu’ils veulent mais moi, je dois faire mon travail. Nous devons dire ce que l’on voit. Je ne me censure pas. On a toujours une petite marge personnelle, tout en respectant l’autorité. Il y a un facteur personnel qui entre en compte.
La France encourage-t-elle les étudiants libanais à continuer leurs études en France ? Quelles sont les procédures en vigueur ? L’obtention de visas est-elle facilitée dans ce cadre ?
Il y a au Liban de grandes universités francophones. Poursuivre ses études dans son pays est un atout. Je trouve que l’émigration est une perte pour le pays. La France a fait le choix d’accueillir principalement des étudiants en cycle supérieur, notamment parce que nos moyens sont plus limités.
Question assistance : Quid de la réforme de l’ONU ?
C’est une question très intéressante, mais elle est très compliquée. La France réfléchit à cela avec d’autres pays, notamment le Royaume-Uni, mais on touche au sujet sensible de la gouvernance mondiale. On ne peut plus diriger le monde du XXIème siècle avec les outils de 1945. Le rôle de la France, c’est peut-être d’initier ce changement. S’il n’y a pas de réforme, ce sont des pays de la taille de la France ou de la Grande-Bretagne qui en paieront le prix. La représentation de l’Afrique est une grande question. Mais tout ceci avance, progressivement.
