Entretien du Premier Ministre, Dominique de VILLEPIN avec le quotidien "Al-Hayat" (3/03/2007)

Q - pensez-vous que l’hégémonie iranienne est grandissante dans la région suite à la guerre américaine en Irak ? Craignez-vous une confrontation sunnite chiite dans la région en Irak, au Liban et dans les pays du Golfe ?
R - Il est naturel qu’un pays comme l’Iran aspire à un rôle régional. Il a, pour cela, des atouts : son identité profondément ancrée dans l’histoire, son étendue, sa population nombreuse, jeune et bien éduquée, ses richesses et son potentiel économique.
Mais l’influence ne s’impose pas : elle doit être reconnue et acceptée. Or, l’Iran suscite aujourd’hui l’inquiétude, dans la communauté internationale comme auprès de certains de ses voisins, par son programme d’enrichissement de l’uranium, qui n’est pas justifié sur le plan économique. De même, au Liban, en Iraq, sur le dossier palestinien, l’Iran doit rassurer la communauté internationale et ses voisins en oeuvrant à la stabilité.
Sur les rapports entre les chiites et les sunnites au Moyen-Orient, évitons les simplifications. La perception d’une "menace chiite" souvent brandie dans le passé par certains ne correspond pas à la réalité politique et sociale : les communautés chiites, en particulier celles du Golfe, sont depuis longtemps entrées dans des logiques nationales.
Toutefois, évitons de créer, par des calculs dangereux ou par des maladresses, les conditions d’un véritable affrontement entre communautés, aux conséquences difficiles à mesurer.
Pas plus sur le plan intérieur qu’en matière de politique étrangère, la France ne se détermine en fonction de l’appartenance d’une communauté à une religion plutôt qu’à une autre. Seules des considérations d’ordre politique fondées sur la recherche de la stabilité et de la paix, mais aussi le respect des identités, déterminent nos choix.
Q - Liban : La France est très engagée pour le tribunal international pour juger les coupables des crimes de Rafic Hariri et des autres, la Syrie par le biais de ses alliés libanais déstabilise et bloque cette question, y a-t-il une chance que ce tribunal puisse être établi par le chapitre 7 au Conseil de Sécurité ? Serait-ce trop dangereux pour la stabilité du Liban ?
R - Les exigences que représentent la stabilité et la souveraineté du Liban d’une part, et l’impératif que constitue l’établissement du tribunal d’autre part, vont de pair. La mise en place de ce tribunal doit montrer, précisément, que les pratiques qui ont tant contribué à déstabiliser le Liban sont révolues. Il s’agit d’une exigence essentielle aux yeux de nos amis libanais.
L’accord, que nous appelons de nos vœux entre les Libanais, pour résoudre la crise qui les divise aujourd’hui doit porter également sur la question du tribunal. L’ensemble des grandes forces politique libanaises ont entériné, sur le principe, la mise en place de cette juridiction.
Si le blocage persistait, autrement dit si le Parlement libanais ne pouvait se réunir pour approuver les textes instituant ce tribunal, le Conseil de sécurité pourrait alors être amené à se saisir de la question. Aucune option ne peut être exclue à l’heure actuelle.
Q - La France a voulu envoyer un émissaire en Iran pour parler du Liban, pourquoi a-t-elle reculé n’est-ce pas utile de parler aux iraniens du Liban ? L’Iran est-il en mesure d’obtenir des résultats du Hezbollah ?
R - La France n’a pas reculé. Les conditions d’une telle visite n’étaient pas remplies. Mais la France reste convaincue de la nécessité d’un dialogue régional, dans un esprit de responsabilité. Les échanges ayant récemment eu lieu entre l’Arabie saoudite et l’Iran confirment que les efforts conjoints des pays intéressés à la stabilisation de la région sont susceptibles de porter leurs fruits.
Au Liban en particulier, Téhéran pourrait faire la preuve de sa capacité à contribuer à la stabilité régionale en utilisant positivement son influence.
Q - Pensez vous que le Liban est à la veille d’une nouvelle guerre civile comme le dit l’ancien président Gemayel ? Croyez vous qu’un nouveau président en France changera l’impulsion de la politique française au Liban et les positions équilibrées sur la question palestinienne ?
R - Le contexte d’aujourd’hui est très différent de celui d’avril 1975. Mais il est clair que les facteurs de tension et d’inquiétude sont réels.
Le Liban ne doit plus servir de champ de bataille aux "guerres des autres". Tel est le sens de l’action entreprise par la communauté internationale et par la France, en particulier depuis 2004, pour que l’Etat libanais puisse affirmer sa souveraineté.
Unie au Liban par des liens d’amitié et de solidarité très étroits, la France prend toute sa part à cette action. L’histoire, la géographie font que notre politique dans la région, singulièrement en ce qui concerne le Liban, se caractérise par une grande permanence et un large consensus dans la classe politique française. Comme le président de la République l’a souligné récemment dans son hommage à la mémoire de Rafic Hariri, la relation d’exception que la France entretient avec le Liban se perpétuera, quels que soient les résultats de nos échéances électorales.

Dernière modification : 06/03/2007

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