Entretien à l’Orient - le Jour

C’est avec une force tranquille assez remarquable que Denis Pietton scrute le landernau politique libanais qui gigote aujourd’hui bien plus qu’hier et sans doute (et malheureusement) moins que demain. Une force tranquille très centripète : visiblement, l’homme préfère de loin aux extrêmes, tous les extrêmes, les attraits pacifiés et pacifiques, même ouatés, même un peu mouvants parce que jamais très clairement définis, du centre - sachant qu’en fort tranquille, il admet bon gré mal gré que pour que ces centres prospèrent, s’imposent et libèrent leurs bienfaits, il leur faut, naturellement, obligatoirement, des extrêmes qui les nourrissent. Ainsi, l’ambassadeur de France prône-t-il en toutes occasions ce que François Mitterrand lui-même vénérait ostensiblement, du moins en apparence : la sérénité dans l’appréhension des (sales) choses de la vie (politique), surtout quand tout bruit de mille et une rumeurs. La force tranquille comme arme de construction massive lorsque tout semble près de s’écrouler ; la force tranquille, aussi, pour manier cette langue de bois, certes par trop pénible, mais sans laquelle un diplomate ne serait jamais un diplomate. La preuve, dans un cas comme dans l’autre, en un verbatim fluide comme on en voudrait (bien) plus souvent.

La question d’un arrêt du TSL « ne se pose pas »

La part du lion de cet entretien, c’est tout naturellement le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) qui se l’est taillée. À commencer par cet acte d’accusation qu’une très grande majorité des Libanais attend comme un nouveau Coran, une nouvelle Bible, que d’autres redoutent comme les sept plaies d’Égypte et qui, quoi qu’il en soit, inquiète tout le monde.

« Ce climat d’attente est bien sûr difficile pour les Libanais et pour les amis du Liban. Le tout est de réussir à gérer cette phase au mieux, loin des rhétoriques agressives et des climats malsains, en privilégiant le dialogue plutôt que les affrontements, la sérénité et la civilité dans les rapports, comme dans toutes les démocraties du monde. Il y a des choses qu’il ne faut pas dire. » Comme quoi par exemple ? « Il faut éviter les accusations hâtives et prématurées et les interprétations en tout genre qui ne reflètent en rien la voie sur laquelle s’est engagé le gouvernement d’union nationale pour sortir de la crise - il ne faut pas dilapider ce capital, il faut que prime le sens des responsabilités et appréhender le tout dans le calme. »

Comment cela peut se faire à l’aune des déclarations chaque fois plus incendiaires des cadres du Hezbollah ? « Chaque faction libanaise agit selon ses intérêts, cela fait partie du jeu normal de la vie politique. Et puis ces déclarations, ces invectives, viennent de toutes parts. C’est cela qui crée une fausse réalité. Nous sommes en plein dans la perception ; chacun projette ses souhaits sur le Liban alors que le TSL suit sa propre logique. »

Vous pensez vraiment que les Libanais sont convaincus que la France ne sait rien ne serait-ce que des grandes lignes de l’acte d’accusation ?

« Il y a des choses que même la France ne sait pas. Le TSL est totalement indépendant et le procureur Bellemare agit comme il l’entend et impose le rythme de travail qu’il juge nécessaire et il faut distinguer entre cela et les desiderata des responsables libanais. Dans tous les cas, la France souhaite que ce tribunal aille au bout de sa mission », répète encore et encore l’Ambassadeur de France.

Paris n’a pas demandé un report de sa publication ?

« Non. » Et si le gouvernement Hariri, ou un autre, décidait de céder aux pressions et de ne plus contribuer au financement du TSL, la France continuera-t-elle à le faire ? « C’est une question hypothétique. Le Liban est obligé de financer et la communauté internationale de contribuer et de soutenir. Si tel était le cas, la situation serait effectivement difficile, mais je ne vois pas comment nous pourrions nous soustraire à notre engagement. »

Amine Gemayel dit préférer que l’acte d’accusation soit publié et que le TSL œuvre fût-ce au prix de quelques problèmes sur le terrain plutôt qu’il n’y ait pas d’acte d’accusation (donc pas de tribunal) du tout. « Ce n’est pas un choix. Cette période très délicate est pleine d’incertitudes et d’inquiétudes, il faut la gérer dans le respect et la sérénité. La question d’un arrêt du TSL ne se pose pas et cette instance ne peut que rester totalement indépendante. Saad Hariri, qui est pleinement conscient de ses responsabilités, sait cela, mais il sait aussi, en tant que chef d’un gouvernement d’union nationale, que son souci aussi est de préserver la stabilité du Liban. Gouverner est toujours un défi. »

« Toujours revenir à la loi »

Vous partagez l’inquiétude des Libanais ?

« Oui, je suis inquiet parce que les Libanais sont inquiets, que l’attente, par rapport à cette question dont on ignore l’issue, engendre des crispations, que le climat peut se dégrader, l’ambiance devenir plus délétère. Mais c’est bien plus positif qu’il y a quelques semaines : les trois présidents se sont rencontrés, le Conseil des ministres s’est tenu, le gouvernement travaille, et tout cela, malgré les facteurs de blocage... Mais malgré mon inquiétude, je compte sur le sang-froid et le sens des responsabilités des Libanais. Il faut que les institutions fonctionnent et que la loi soit appliquée et vous savez, je ne pense pas d’ailleurs qu’il puisse y avoir une réédition du 7 mai 2008. »

Vous comprenez les dernières prises de position de Walid Joumblatt, son tonitruant « Si seulement nous n’avions pas obtenu le tribunal - et pourtant... ? »

« Walid Joumblatt a un rôle important à jouer compte tenu de sa position au centre. Les médiations sont toujours indispensables pour éviter tout dérapage. Nabih Berri a également un rôle à jouer. Nous sommes très satisfaits de la prochaine visite du président du Parlement en France, nous prendrons bonne note des conseils de cette personnalité politique particulièrement expérimentée. »

Pourquoi ce timing, pourquoi tout en même temps : les faux témoins, la campagne de Jamil Sayyed, etc. ?

« Une des qualités du Liban est que chacun est libre de dire et d’écrire ce qu’il veut. Que cela soit vrai ou faux, les gens prennent position, l’inquiétude prime. Quoi qu’il en soit, il faut toujours revenir à la loi et le ministre de la Justice ne peut demander autre chose que l’application de la loi libanaise s’agissant des faux témoins. La loi est là. Attendons qu’il présente ses conclusions », estime Denis Pietton après un hommage enlevé à Ibrahim Najjar. « Vous savez, la justice internationale comporte tous les éléments d’une justice crédible : l’accusation et la défense sont financées par le TSL et la défense, justement, pourra agir exactement comme elle l’entend. Rien n’empêche les avocats de la défense d’entendre tel ou tel témoin. »

L’équation S-S « ne suffit pas »

Et le rôle de la Syrie dans tout cela ? Joue-t-elle un double jeu ou le dynamitage par le camp du 8 Mars du deal régional, notamment après le sommet tripartite de Baabda, est-il indépendant de sa volonté ?
« On ne peut pas réduire la dimension régionale à la seule Syrie. L’équation S-S, Syriens-Saoudiens, est importante, mais elle ne suffit pas. Tout le monde est conscient que les relations entre Beyrouth et Damas doivent être sincères et transparentes, tout le monde sait que la Syrie est un partenaire majeur du Liban. Mais en même temps, cela ne doit aucunement contredire les indispensables indépendance et souveraineté du Liban. » Y a-t-il double jeu ou pas ? « Dans tous les cas, la Syrie a des responsabilités régionales à tous les niveaux et des devoirs envers la légalité internationale. La Syrie n’a jamais contesté le TSL ; le voudrait-elle qu’elle ne pourrait pas le faire, car elle est liée par les décisions du Conseil de sécurité comme les autres pays. » Sleimane Frangié a jugé que si l’acte d’accusation nommait le Hezbollah, il y aurait une guerre au Liban et que dans ce cas-là, la Syrie s’y réinviterait très vite. « Je retiens plutôt de Sleimane Frangié son déplacement chez le patriarche Sfeir, les déclarations très importantes et très symboliques qu’il y a tenues, ainsi que sa volonté de calmer le jeu et préserver le cabinet d’union nationale. » Vous pensez que ce gouvernement est en danger ? « Non, je ne crois pas. »

Comment cela se passe-t-il entre Paris et Damas ?

« Bien. Le dialogue est étroit, nourri et franc. Nous voulons renforcer les relations franco-syriennes tout en rappelant que la situation au Liban et la situation du Liban nous tiennent à cœur. »

Et avec la Finul - à l’aune des toutes dernières (et inédites) critiques de Michel Sleiman qui lui reproche de ne pas suffisamment s’opposer aux agressions israéliennes ?

« Le cours des choses est revenu à la normale depuis les incidents de juillet. La Finul est satisfaite de sa coopération avec l’armée libanaise et nous saluons l’envoi de davantage de soldats libanais au Sud. L’évolution est positive. Et il faut savoir que la Finul relève toutes les violations, y compris celles de l’espace aérien libanais par Israël que la France a toujours condamnées, comme toutes les autres violations de la résolution 1701 d’ailleurs... Il est important, dans la période actuelle, de ne pas affaiblir la Finul. » Dont acte.

Le Liban « doit » dégager des moyens

Qu’en est-il de l’aide militaire française au Liban ?

« Malgré les difficultés budgétaires que nous avons, le Liban reste dans les premiers budgets de coopération militaire de la France. C’est un signe politique important. Nous sommes convaincus que le renforcement de l’armée libanaise est capital si l’on veut renforcer l’État et la souveraineté de ce pays. Mais il faut trouver les moyens ; le Liban doit en dégager. Les présidents Sleiman et Hariri et le ministre Murr ont souvent répété qu’ils souhaitent doter le Liban d’un budget à même de lui assurer des équipements nouveaux et modernes. La France est prête à faire des gestes, mais le Liban doit assumer sa défense, comme tout État souverain. »

Les pressions israéliennes sur la France afin qu’elle s’abstienne d’accroître son aide à l’armée libanaise auraient été considérables. « Je n’ai pas connaissance de l’existence de telles pressions. »

Un dernier mot, justement, sur les problèmes budgétaires en France et leurs éventuelles répercussions négatives sur la représentation française au Liban ? « Il est vrai que nous devons absolument réduire notre déficit budgétaire. Tous les ministères doivent y contribuer, dont le Quai d’Orsay, mais son budget est relativement modeste par rapport à d’autres. L’essentiel sera maintenu ; nous avons conscience à Paris de l’importance des enjeux au Liban. Aucun des neuf Centres culturels français ne fermera ses portes, mais il nous faut certainement davantage de partenariat entre le public et le privé. »

Dernière modification : 28/06/2013

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