Discours lors de la décoration au grade d’Officier des Arts et des Lettres Magida El Roumi - 24 janvier 2013

Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Chère Majida El Roumi,

C’est une grande joie pour moi de vous accueillir à la Résidence des pins, ce soir, pour honorer une merveilleuse interprète de la musique arabe, incarnation de l’idéal patriotique libanais, ambassadrice résolue de la paix. Je peux vous dire que toute l’ambassade, toute la résidence, attendaient avec impatience ce moment.

وحَسبُكِ أنكِ من جبلٍ هو بين الله والأرضِ كلام.

Chère Majida el Roumi, préparer cet hommage pour vous n’est pas facile. Servant avec ferveur la poésie arabe, amoureuse de la langue française, vous faites partie de ces personnalités qui, par leur talent, leur sensibilité et leur conviction, forgent une œuvre qui contribue à rapprocher les cultures. Votre voix, votre grâce et votre élégance naturelles ont conquis les Libanais – et pas seulement les Libanais !-, qui n’ont cessé de voir en vous une immense artiste, déterminée à faire triompher le vivre-ensemble.
Vos chansons ont bercé leur quotidien et le nôtre, elles ont rythmé leur existence et la nôtre, elles évoquent pour tous des morceaux de vie, des instants où seule compte la beauté des mots, sublimés par une voix incomparable, agile, jonglant avec les octaves, alternant puissance vocale, force de conviction mais aussi une grande douceur.

Comment résumer votre riche carrière ? On ne compte plus vos succès. Mais commençons par le commencement. De bonnes fées se sont penchées sur votre berceau. Dès l’enfance, vous êtes entourée par de grands noms de la scène libanaise. Votre père, Halim El Roumi, est un musicien et compositeur à succès, qui a notamment découvert la célèbre chanteuse Fairouz. C’est donc bercée par la musique que vous grandissez à Kfarchima avec vos sœurs Maha et Mouna et votre frère Awad.

Dans cet environnement propice, votre goût du chant éclot, et votre voix exceptionnelle ne tarde pas à charmer votre entourage, notamment votre cousin, Raymond Safadi, qui vous encourage à poursuivre une carrière dans la musique. Votre père émet des réserves, et c’est sans son accord que vous participez en 1974 à l’émission « Studio El Fann ». Malgré mon grand respect pour l’autorité paternelle, je dis : vive la désobéissance ! Vous subjuguez le jury par votre fraîcheur, votre regard ardent, la pureté de votre voix. Et vous remportez la médaille d’or. Une brillante carrière s’offre à vous. Votre père vous accorde alors sa bénédiction, en s’assurant toutefois que vous poursuivrez vos études supérieures. Vous obtenez ainsi une licence en littérature arabe de l’Université libanaise.

« Je rêve de toi, ô Liban », votre premier titre en 1975, est un grand succès. Ce cri patriotique retentit malheureusement dans un Liban qui connaît les premiers soubresauts de la guerre civile. Le rêve vire au drame. Mais vous restez une patriote fervente. Vous refusez de voir votre pays s’enfoncer dans la brutalité et vous ne cesserez de faire entendre, avec opiniâtreté, la voix de la raison, pour « ramener la paix, la sagesse et la connaissance », comme vous le dites si bien dans cette chanson. Permettez-moi d’ajouter à mes vœux pour la concorde et l’unité du Liban des vœux pour tous les peuples de cette région meurtrie.

D’autres titres seront également de vibrants plaidoyers en faveur de l’unité du peuple libanais. On peut citer « Le printemps de l’amour », l’inoubliable « Beirut, sitt eddounia » - Beyrouth, la dame du monde – du poète Nizar Qabbani, « Saqata el qinâ3 » - le masque est tombé – de Mahmoud Darwish, condamnant les exactions commises en Palestine.

En reprenant les poèmes de ces géants de la poésie arabe, vous donnez chaleur et chair à leurs images d’encre et de papier, vous leur apportez votre souffle lyrique, vous révélez la beauté sensuelle des mots. Votre voix a porté haut ce patrimoine littéraire, si bien que vous êtes accueillie avec un grand enthousiasme dans tous les festivals du monde arabe : Jérash, Carthage, Bosra, la Maison égyptienne de l’opéra, Le Festival des musiques sacrées de Fès ou encore Mawazine au Maroc.

Qui n’a jamais eu envie de fredonner « Kalimât » ? Votre chanson, sortie en 1991, rencontre un succès fulgurant et entre au panthéon de la chanson arabe. Reprenant un poème de Qabbani, « Le poète de la femme », ballade romantique, conquiert les cœurs par sa légèreté et son refrain entêtant. Encore aujourd’hui, dans vos concerts, la chanson est immanquablement plébiscitée et votre interprétation inspirée fait naître une grande émotion. En 1994, l’engouement du public accueille votre album « Ebhath 3anni » (Cherche-moi) qui contient de nombreuses pépites telles que « Ma3a al jarida » (Avec le journal) et « Koun sadîqî » (Sois mon ami). Vous triomphez également en 1996 aux côtés du grand cinéaste égyptien, Youssef Chahine, en prêtant en 1996 votre voix à la bande originale du film, « Al âkhar » (L’autre), avec cette magnifique chanson, « Adam wa Hanan ».

Comment parler de vous sans parler de la foi qui vous habite, une foi entière, inébranlable, qui vous a aidée à surmonter des moments douloureux, lorsque la maladie frappait vos proches ? Vous enregistrez au début des années 2000 des chants religieux, « Cithare du ciel » et « Erhamni ya Allah », où votre voix donne toute leur puissance aux textes.

L’année 2006 marque votre grand retour avec « E3tazalt el gharam » (J’ai quitté l’amour), album remarquable où, encore une fois, vous invoquez de grands noms de la poésie arabe, entourée de musiciens hors pair comme Melhem Barakât, Marwan Khoury et Jean-Marie Riachi. L’année dernière, vous séduisez une nouvelle fois le public libanais avec l’album « Ghazal », un savant dosage entre musique orientale et occidentale, dans lequel, pour la première fois, vous vous essayez avec succès à l’écriture des paroles. Chère Majida, j’aime travailler en musique et j’ai été bercé ces derniers jours par vos chansons, précisément celles de très bel album (j’aime en particulier le très charmant « Al tayru taraban yugharridu », qui me donne envie de danser).

Parfaitement francophone, chère Majida, vous êtes profondément attachée à la culture française et à la France. Vous servez la langue française avec la même ferveur et la même passion que lorsque vous interprétez la poésie arabe. Votre duo avec Youssou N’dour lors des VIèmes Jeux de la Francophonie à Beyrouth en 2009 a marqué la cérémonie d’ouverture. Vous avez un public fidèle en France, où vous vous êtes produite à plusieurs reprises, au Palais des Congrès de Paris et sur la mythique scène de l’Olympia. Vous reprenez les succès de Jacques Brel et d’Édith Piaf, avec intensité, y ajoutant votre propre sensibilité.

Enfin, je voudrais rendre hommage à la femme engagée avec détermination en faveur de la paix. Malgré les moments douloureux et les déceptions, vous n’avez jamais cédé à l’abattement. Vous avez défendu sans relâche l’idée d’un Liban souverain, indépendant et préservé de la violence aveugle. Vos mots, suspendus au-dessus des clivages politiques et communautaires, sonnent juste dans le cœur de beaucoup d’hommes et de femmes. Nous avons en tête ce discours que vous avez prononcé après l’assassinat de Gebran Tuéni et ce cri - « bikeffî », « assez » ! - Assez de sang versé, assez d’espoirs brisés.

Ambassadrice de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture depuis onze ans, vous vous êtes produite à d’innombrables reprises pour lever des fonds au service d’ONG internationales et au profit d’associations caritatives arabes œuvrant en faveur des plus défavorisés.

J’aimerais finir sur ces paroles de « Kalimat » : « Il me construit un château d’illusions/où j’habite pour quelques instants/puis je retourne à ma table/ rien avec moi...sauf des mots. » Chère Majida el Roumi, sachez que, lorsque nous retournons à notre table, après avoir écouté l’une de vos chansons, ce ne sont pas que des mots que nous emportons avec nous, mais les graines d’espérance que vous semez, celles d’un pays réconcilié, apaisé, bercé par la beauté du verbe.

هناك كلماتٌ ترفعنا وتزرعنا فوقَ الغيمات... نحتاج كلنا إلى هذه الكلمات.

Mme Majida el Roumi, au nom du gouvernement français, nous vous faisons Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres./.

Dernière modification : 27/06/2013

Haut de page