Conférence devant les officiers-élèves du « Groupe Jeanne d’Arc » (23 mars 2013)

Voici le texte de la conférence faite le 23 mars 2013 par l’Ambassadeur Patrice Paoli devant les officiers-élèves embarqués à bord du bâtiment de projection et de commandement « Tonnerre », à l’occasion de‎ l’escale à Beyrouth du « Groupe Jeanne d’Arc » de la Marine nationale (22-26 mars 2013‎)

1ère partie : Le Liban, un équilibre fragile affecté par un environnement régional ‎instable.‎

a) Un équilibre fragile.‎

-‎ Un petit pays qui concentre une population nombreuse : 4.3 millions hab sur 10 452 ‎km² => une densité de 420 h/km² qui a plus que doublé en 50 ans‎.

-‎ Cette densité élevée (pour mémoire, 97 h/km² en France) est renforcée par les ‎contraintes du relief : les zones montagneuses occupent plus de la moitié du pays et ‎obligent la population à se concentrer sur la bande côtière et dans la capitale ‎Beyrouth ; cette dernière agglomération compte environ 2 millions d’habitants‎.

-‎ Cette concentration est également le résultat d’un développement déséquilibré qui ‎profite principalement à Beyrouth au détriment des autres régions, en particulier les ‎régions frontalières du Sud avec Israël et de l’Est et du Nord-Nord-Est avec la Syrie ‎longtemps délaissées, longtemps ignorées par la capitale et échappant partiellement ‎au contrôle des autorités centrales.

-‎ Cette population concentrée est un fragile édifice social car elle est composée de ‎multiples communautés divisées par les clivages religieux et organisées en partis ‎politiques semblant privilégier le plus souvent la défense d’intérêts communautaires ‎plutôt que l’intérêt national‎.

-‎ Ainsi, il y a près de 25 partis qui sont peu ou prou l’expression politique des quelques ‎‎18 confessions religieuses reconnues officiellement au Liban.

-‎ Cette diversité trouve son expression dans les médias avec 8 chaînes de TV et de ‎nombreux journaux qui sont des porte-parole communautaires ou politiques.‎

-‎ La préservation de l’équilibre social et la défense des intérêts communautaires ‎reposent sur un Pacte national datant de 1943 qui prévoit la répartition des fonctions ‎politiques et administratives entre les différentes communautés religieuses. Exemple : le Président est ‎un maronite, le Premier ministre est un sunnite, le Président de l’Assemblée nationale est un chiite. Cette répartition se ‎retrouve dans toute l’administration, y compris dans les Forces armées libanaises ‎‎(FAL).‎

-‎ Ce pacte, dont la répartition repose sur le recensement de 1932, est contesté du fait ‎des évolutions démographiques. La guerre civile de 1975 a été l’expression la plus ‎violente de cette contestation. Elle a conduit à l’adoption de nouveaux accords pour ‎cadrer cette répartition (accord de Taëf en 1990, accord de Doha en 2008).‎

-‎ Mais aujourd’hui, les lignes bougent à nouveau et les équilibres sont contestés, se ‎polarisant autour de la rivalité entre les sunnites et les chiites qui représentent ‎quelque 60 % de la population libanaise. L’issue de la crise syrienne est attendue de ‎manières diverses au sein de ces communautés : certains parmi les Sunnites espèrent ‎profiter de la chute du régime de Bachar El Assad pour régler la question du ‎Hezbollah ; ce dernier tente de retarder cette échéance, tout en se préparant à y faire ‎face, possiblement de manière affaiblie du fait de la perte du soutien du régime ‎syrien.‎

b) Un environnement régional instable.‎

-‎ Impact déstabilisateur de la crise syrienne :‎

-‎ Sur le plan sécuritaire : incidents à la frontière syro-libanaise au nord, importation ‎des affrontements au Liban (exemple : Tripoli entre les quartiers ennemis), ‎implication de parties libanaises dans le conflit sur le terrain en Syrie

-‎ Sur le plan politique : polarisation entre pro- et anti-syriens, qui met à mal la ‎politique officielle de distanciation vis-à-vis de cette crise

-‎ Sur le plan économique : forte baisse des exportations vers la Syrie, forte baisse de ‎l’activité du port de Beyrouth

-‎ Sur le plan social : arrivée massive de réfugiés syriens (360 000 enregistrés) au ‎Liban qui provoque tensions entre les populations locales et les nouveaux arrivants, ‎chômage et baisse des salaires parmi les travailleurs les moins qualifiés, concurrence ‎économique entre locaux et nouveaux arrivants syriens

-‎ Possible frappe israélienne au Liban pour contrer d’éventuels transferts d’armes ‎‎« stratégiques » (missiles sol-air, armes chimiques) en provenance de Syrie au profit ‎du Hezbollah ?‎

-‎ ‎ Incertitudes liées au dossier du nucléaire iranien : ‎

-‎ Dans ce dossier, se joue une partie aux multiples joueurs : communauté ‎internationale, Israël, Iran

L’évolution de ce dossier pourrait avoir des conséquences pour le Liban du fait des ‎liens entre le Hezbollah et l’Iran ; dans ses derniers discours, Hassan Nasrallah a mis ‎en avant ces liens, tout comme avec le régime syrien

Ces liens pourraient impliquer le Liban dans le dossier du nucléaire iranien et dans le ‎scénario d’une frappe israélienne contre les installations iraniennes, on peut se ‎demander quelles seraient les répercussions pour le Liban : frappe préventive ‎israélienne contre l’appareil militaire du Hezbollah, riposte du parti contre Israël ?‎

2ème partie : des raisons d’espérer éviter une contagion généralisée du Liban.‎

Il est probable que le Liban, principalement du fait de la situation régionale, aille au devant de ‎situations difficiles à maîtriser et d’incidents sécuritaires aux conséquences difficilement ‎prévisibles. Cependant, plusieurs facteurs pourraient contribuer à éviter une dégradation ‎sécuritaire majeure au plan national.‎

a) L’intérêt des acteurs libanais eux-mêmes.‎

-‎ Les partis politiques libanais établis ont des positions et des intérêts qui pourraient ‎être des raisons de chercher in fine à éviter une escalade incontrôlée des tensions ‎dans laquelle il y aurait trop à perdre.

-‎ Ainsi, au-delà des blocages sur la loi électorale, les appareils de parti travaillent et ‎échangent sur les arrangements qui pourraient être trouvés, les autorités politiques et ‎religieuses se rencontrent dans le même but.

-‎ Ayant d’autres priorités actuellement (Syrie, frontière syro-libanaise), un parti ‎comme le Hezbollah est, objectivement, un facteur de stabilité : il maintient le calme ‎dans son sanctuaire du Sud-Liban et évite de s’impliquer ouvertement sur la scène ‎intérieure, dans les tensions avec les sunnites, laissant en quelque sorte carte blanche ‎ou, au minimum, une certaine marge de manœuvre aux FAL pour régler les ‎problèmes et garder la situation sous contrôle.

b) Les Forces armées libanaises : un facteur de stabilité.‎

-‎ Les FAL sont déployées sur l’ensemble du territoire et assurent des missions de ‎police et des missions d’interposition armée pour ramener le calme lors ‎d’affrontements (comme à Tripoli régulièrement ou à Beyrouth en octobre 2012 ‎après l’assassinat du général Wissam El Hassan) .

-‎ Reconnues et respectées comme une institution neutre par la majorité des Libanais, ‎elles ont jusqu’à présent toujours réussi à ramener le calme par la médiation.

-‎ Cependant, le rythme des activités imposé par les tensions et les incidents ‎simultanément sur la frontière syro-libanaise et dans les grandes villes du pays ‎‎(Beyrouth, Tripoli et Saïda) mettent les capacités des FAL à rude épreuve.

-‎ Celles-ci ont donc été contraintes de réduire de manière drastique leur déploiement ‎au Sud-Liban en zone FINUL afin de redéployer des moyens vers des secteurs moins ‎calmes et donc jugés prioritaires par rapport au Sud où la situation est calme depuis ‎des mois. Ainsi, dernièrement, la 8ème brigade des FAL a été désengagée du Sud pour ‎être redéployée autour de Saïda où existent des risques importants d’affrontement ‎entre militants sunnites et chiites ; de ce fait, il ne resterait plus en zone FINUL que ‎‎1500 à 2000 soldats des FAL, au regard des quelque 10 000 casques bleus‎.

-‎ Par ailleurs, confrontées à des difficultés logistiques et de maintenance et équipées de ‎matériels hétéroclites, les FAL ont lancé un plan d’équipement quinquennal pour ‎dans un premier temps faire face à l’urgence logistique afin de maintenir leur ‎capacité opérationnelle et dans un deuxième temps acquérir des matériels pour ‎augmenter cette capacité ; l’exécution de ce plan dépendra cependant de l’aide de la ‎communauté internationale du fait des contraintes budgétaires libanaises.

c) L’action de la communauté internationale.‎

-‎ Soutien politique à la stabilité du Liban : en octobre 2012, après l’assassinat du ‎général Wissam El Hassan, les ambassadeurs du P5 à Beyrouth ont appelé au respect ‎des institutions et du pouvoir en place pour préserver la stabilité du pays.

‎-‎ Ce soutien a encore été manifesté récemment par la Russie

-‎ Appel international au respect de l’échéance électorale des législatives prévues ‎théoriquement en juin prochain et à la levée du blocage actuel sur l’élaboration d’une ‎loi électorale faisant consensus.

-‎ Action de certains pays (États-Unis, F, RU) au profit du renforcement de la capacité ‎opérationnelle des FAL : aide matérielle et formation des militaires libanais.

-‎ Présence de la FINUL avec 10 000 hommes au Sud-Liban, le long de la « ligne ‎bleue » (le général DELORT-LAVAL, chef d’état-major de la FINUL, viendra faire ‎une conférence à bord sur ce sujet).

‎-‎ Pour sa part la France est engagée :‎

-‎ Au Sud-Liban au sein de la FINUL, avec près de 900 soldats, et contribue à la ‎stabilité de cette région, ainsi qu’au renforcement des capacités des FAL déployées ‎au Sud dans les deux domaines mentionnés supra.

-‎ Au profit des FAL, dans le cadre d’une action bilatérale de coopération de défense, ‎en fournissant une aide matérielle (cession gracieuse d’équipements, aide à la ‎maintenance de certains matériels hélicoptères, navires) et en menant des actions de ‎formation au Liban (forces spéciales libanaises, commandos de montagne, unités de ‎déminage) et en France (environ 85 stagiaires chaque année, des écoles de formation ‎initiale à l’École de guerre, voire bientôt au Collège des hautes études militaires, en ‎passant par les écoles d’application et de spécialités, dans les 3 armées)‎.

Dernière modification : 19/06/2013

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