Conférence à l’Institut de recherches et d’études stratégiques sur « Le monde arabe en 2013 » ( 11 avril 2013)

Voici le texte de la conférence faite, le 11 avril 2013, par l’Ambassadeur Patrice Paoli sur le thème « Le futur de l’unilatéralisme face aux printemps arabes :
perspectives régionales et mondiales d’un nouvel équilibre de la puissance » dans le cadre du 3ème colloque régional de l’Institut de recherches et d’études stratégiques intitulé
« Le monde arabe en 2013 » (10-13 avril 2013).

Le centre d’études stratégiques des Forces armées libanaises nous invite à une réflexion sur le monde arabe en 2013, sur les dynamiques de changement en son sein et les défis de la bonne gouvernance. Il pose la question de l’avenir de l’unilatéralisme dans le contexte du « printemps arabe », les perspectives régionales et internationales et un nouveau rapport de forces. Je voudrais le remercier pour cette initiative et cette invitation à la réflexion en commun sur un fait majeur de ce début du troisième millénaire.

1. Qu’est-ce que le « printemps arabe » ?

Les révoltes arabes contre l’ordre établi et les dictatures, qui procèdent de ressorts internes aux sociétés concernées, ouvrent la voie à la réinsertion du monde arabe dans le concert international mais aussi, sous l’effet d’une forme de rejet de modèles importés, à un rejet d’un monde considéré comme unipolaire.

A. Le refus d’une fatalité, celle du « malheur arabe » évoqué par Samir Kassir dans son essai très lucide et provocant, « Considérations sur le malheur arabe », paru en 2004. Samir Kassir y décrivait « l’avenir obstrué » des Arabes, marqué par leur « impuissance à être ce que qu’on pense devoir être », je le cite, et il affirmait que le monde arabe était « la région de la planète où l’homme a aujourd’hui le moins de chances d’épanouissement ».

Les ingrédients de ce décalage du monde arabe par rapport aux évolutions du monde sont connus :

économiques et sociaux d’abord, avec un écart très grand entre les plus riches et les plus pauvres, un accaparement des richesses par les castes au pouvoir, un chômage des jeunes diplômés sans perspectives, des régions entières laissées sur le bord de la route par la libéralisation économique au seul profit des plus riches ;

politiques ensuite, avec le maintien au pouvoir de régimes prédateurs interdisant toute évolution vers la démocratie, vers le choix par les peuples de leur avenir, des présidents à vie, des élections truquées, des juges marginalisés ou soumis au pouvoir politique.

Mais Samir Kassir ajoutait à cette dimension interne, propre aux pays arabes, un facteur exogène, celui du « regard des autres », le regard de la communauté internationale qui considérait le monde arabe comme voué à l’impuissance face à cette situation, à une « condition indépassable » qui condamnait par avance les espérances des Arabes. Il est vrai que nous, les puissances extérieures, avions fait notre deuil de tout progrès possible dans le monde arabe. Une sorte de pacte avait été conclu avec les régimes en place, aux termes duquel la communauté internationale fermait les yeux sur les manquements des régimes en place en matière de démocratie et de droits de l’homme, en échange de quoi ces régimes défendaient leurs intérêts politiques et économiques.

Certes, des voix s’étaient exprimées contre cet état de fait, dans toutes les sociétés concernées, au Liban, après 2005 en particulier, en Palestine, mais aussi en Iran, par deux fois, sous le deuxième mandat du président Khatemi d’abord, puis en 2009 après l’élection présidentielle, qui a donné lieu à un printemps iranien réprimé très durement. Mais rien ne semblait pouvoir ébranler l’ordre établi dans un système international qui paraissait voué à l’unilatéralisme américain après la chute de l’URSS et l’éclipse russe. Souvenons-nous aussi de la toute-puissance à une certaine époque du FMI, adepte de l’ajustement structurel et des modèles de rigueur imposés à des pays incapables le plus souvent d’en assumer le prix politique et social.

Pourtant, je le rappelle, et la France ne cessait depuis le début des années 2000 de le souligner, le monde était en voie de multipolarisation à travers l’affirmation progressive de puissances émergentes, Inde, Chine, Brésil, Afrique du Sud, etc. On le voyait dans les conférences internationales et, en particulier, au sein de l’OMC, où se jouait en quelque sorte une lutte des classes internationale entre les nantis et les puissances aspirant à la reconnaissance et à l’affirmation de leurs droits. Partout, les sociétés civiles s’affirmaient, participaient à cette révolution, alimentée par le développement des moyens de communication, le téléphone mobile d’abord, qui a desserré l’étreinte des systèmes de répression sur les sociétés, puis les médias déterritorialisés que sont les chaînes de télévision satellitaires, enfin la révolution numérique et l’explosion de l’internet et des réseaux sociaux. Ces révolutions ont fait circuler les idées, les principes universels de liberté, d’égalité et de dignité dont personne n’est propriétaire.

Mais force est de le constater, et cela se voyait notamment dans le débat sur l’élargissement du Conseil de sécurité, le monde arabe semblait rester en marge de ce mouvement.

B. Le « printemps arabe » est en partie une réponse à cette situation, une révolte contre cette fatalité qui laissait le monde arabe à l’écart de ce grand mouvement de plaques tectoniques à l’échelle mondiale.

Les « printemps arabes » marquent l’appropriation par les peuples arabes de ces aspirations à la dignité et à la reconnaissance de droits universels, individuels et collectifs. Ils montrent que le mur de la peur est tombé et que les peuples arabes ont décidé de prendre leur destin en mains. On l’a vu en Tunisie, ou la rapidité de la chute du régime de Ben Ali a pris le monde entier de court, en Égypte, puis en Libye, sans oublier le Yémen ou le Bahreïn, puis la Syrie. Partout, ce sont des révolutions citoyennes, non communautaires ou partisanes : les partis politiques et les organisations de médiation sociale tels que les syndicats y jouent un rôle modeste, encore que, dans le cas tunisien, la fracture de l’UGTT ait permis au mouvement syndical de prendre sa place dans la contestation. Ne cherchons pas la main de l’extérieur ou la manipulation politique, les « printemps arabes » sont d’abord et essentiellement des mouvements internes répondant à des ressorts propres aux sociétés des pays arabes, dont les peuples se sont soulevés au nom de valeurs universelles.

Il aboutit cependant dans un deuxième temps à la remise en cause d’un monde considéré comme unipolaire.

2. Les « printemps arabes » posent certes des questions sur l’organisation du monde, les réponses de la communauté internationale, même si la clef principale se trouve d’abord au sein des sociétés arabes elles-mêmes.

A. Deux questions sont posées à la communauté internationale :

- Première question : quelles réponses le système multilatéral peut-il apporter ?

La responsabilité de protéger :

Le cas de la Libye est à cet égard illustratif. Il a posé clairement la question de la responsabilité de protéger : comment la communauté internationale devait-elle réagir à la menace qui pesait sur la population libyenne à la suite des menaces très explicites du pouvoir se lançant à l’assaut de la zone libérée autour de Benghazi ?

On a assisté à un effet en chaîne : le Ligue arabe s’est mobilisée et a demandé l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne pour protéger les populations civiles menacées, permettant au Conseil de sécurité de prendre une décision en ce sens et ouvrant la voie à une intervention de l’OTAN autorisée par le Conseil de sécurité et menée avec la coopération active de plusieurs États arabes : l’obligation de protéger passe par une légitimation internationale. Dans le cas libyen, ce fut le cas, grâce à une interaction productive –sinon nécessaire- entre organisations régionales et ONU.

Malheureusement, cette interaction a été impossible dans le cas syrien et la division du Conseil de sécurité a coupé la voie vers une action internationale collective efficace. La communauté internationale est donc entravée dans son action, sinon totalement empêchée, lorsque le Conseil de sécurité est divisé.

La responsabilité d’accompagner :

Comment appuyer les politiques de transition vers la démocratie et assurer leur succès et leur pérennité ? Le partenariat de Deauville proposé par la France en 2011 posait clairement la question de la responsabilité de la communauté internationale d’accompagner les « printemps arabes » et les politiques de réformes et les régimes en transition pour permettre le succès de ces réformes et éviter que ces pays ne soient déstabilisés par les problèmes économiques et sociaux. Pour cela, le G8 a proposé une démarche originale de mobilisation de la communauté internationale combinant l’action des pays du G8, des institutions financières internationales et de pays partenaires (notamment des pays du Golfe) pouvant mobiliser des ressources importantes pour appuyer collectivement les pays en transition et encourager les réformes en apportant des financements aux pays concernés.

- Deuxième question : quelles sont les conséquences des « printemps arabes » sur le système multilatéral ou pour l’unilatéralisme réel ou supposé du monde ? Les « printemps arabes », en même temps qu’ils participent à un vaste mouvement universel qui ressemble aux mouvements de 1848 en Europe, constituent une remise en cause d’un monde unilatéral ou jugé comme tel du point de vue du monde arabe.

La chute des régimes en place et l’arrivée au pouvoir de mouvements politiques ou religieux, notamment les mouvements tels que celui des Frères musulmans en Égypte ou El Nahda en Tunisie, jusqu’alors tenus à l’écart du pouvoir, voire de l’échiquier politique de façon plus générale, produit une forme de rejet de modèles imposés ou importés au profit d’un « modèle » national ou régional. En effet, les régimes en place étaient jugés comme incarnant une vision importée, non pas dans leur qualité même, mais du fait du soutien que leur apportaient les démocraties occidentales. Il y a donc en partie un rejet de « modèles » occidentaux et une forme de recherche identitaire.
Manifestations de cet état d’esprit :

En Libye, le Conseil national de transition, malgré le rôle décisif de la communauté internationale à ses côtés, a tenu à distance dans un premier temps toute présence trop visible ou importante de l’ONU dans la phase de reconstruction.

En Égypte, les gouvernements successifs depuis la chute du régime de H. Moubarak ont refusé de signer un accord avec le FMI qui conditionne pourtant son redressement économique et social, du fait sans doute de la crainte d’une tutelle ou d’un regard extérieur sur un pouvoir encore peu assuré.

Tout en rejoignant le monde en mouvement et en s’appropriant des valeurs universelles qui ne sont la propriété d’aucun pays ou groupe de pays, les pays arabes cherchent donc une voie propre. Non seulement nous n’avons pas de « modèle » à proposer, mais les réponses sont en effet d’abord à rechercher au sein des sociétés elles-mêmes. Ce ne sont pas les Occidentaux ou d’autres acteurs extérieurs qui définiront à la place des peuples arabes les réponses à leurs questions, sur la place de la religion dans les sociétés, le rapport de l’Etat à la religion, la reconnaissance des droits individuels, les réponses aux défis économiques et sociaux, etc. Il appartient aux sociétés arabes de débattre de ces questions et aux partis incarnant l’islam politique de définir leur programme au-delà des slogans des heures passées dans l’opposition.

Le monde arabe est un laboratoire et c’est de ce laboratoire que sortiront les réponses à toutes ces questions.

3. Vers un multilatéralisme nouveau ?

Poursuivons la réflexion sur le multilatéralisme :

que peut la communauté internationale face à la force de ressorts régionaux ?

Rappelons une nouvelle fois que la communauté internationale ne peut pas agir efficacement en l’absence d’unité du Conseil de sécurité. On le voit dans le cas de la Syrie. A contrario, le cas du Mali illustre la dynamique créée par une résolution adoptée à l’unanimité par le Conseil de sécurité, qui ouvre la voie à l’action conduite par la France à la demande des autorités maliennes, avec le soutien explicite des pays de la région via la CEDEAO et celui de l’Union européenne.

Nous devons nous interroger cependant sur la capacité des puissances extérieures au Proche-Orient à exercer une influence effective sur le cours des événements lorsque les acteurs régionaux sont mus par des dynamiques propres dans lesquelles ils sont fortement engagés ? Quelle est véritablement la capacité de la communauté internationale à enrayer l’affrontement entre sunnites et chiites ? Au centre de toute réflexion sur l’action multilatérale doit figurer cette nécessaire prise en compte de l’autonomie des acteurs nationaux et régionaux.

Toute action multilatérale reste par ailleurs conditionnée par la mise en place d’un système assurant une meilleure représentation internationale (problématique de la réforme du Conseil de sécurité) et qui soit considéré comme un acteur équitable. La crédibilité et la légitimité de l’action internationale doivent donc s’appuyer à la fois sur un partage des valeurs mais aussi une prise en compte de tous les conflits sur la base des mêmes principes de droit international afin d’éviter l’accusation de pratiquer une politique de « deux poids, deux mesures ».

A cet égard, la question palestinienne, qui reste une cause centrale dans la région même si elle a été quelque peu éclipsée par les printemps arabes, pose la question lancinante de la réalité de la volonté de la communauté internationale de lui apporter une solution juste et durable. Pour la France, il est clair qu’il n’y aura pas de stabilité régionale sans la satisfaction des droits légitimes du peuple palestinien dans le respect de l’existence d’Israël.

Les printemps arabes ouvrent par ailleurs la voie à un partenariat méditerranéen refondé autour de valeurs partagées qui se substitueraient au pacte évoqué plus haut qui faisait l’impasse sur la démocratie. L’Union pour la Méditerranée a ouvert une voie prometteuse qui peut se ressourcer au gré des transitions en cours autour de la Méditerranée.

Quelles que soient ses limites, l’action multilatérale reste en tout état de cause incontournable. On le voit dans le traitement de la question des réfugiés syriens notamment. Mais il faut se rendre à l’évidence : la communauté internationale ne peut pas toujours imposer. L’ONU reste un cadre de référence et doit jouer un rôle central dans les règlements de crise mais il dépend de deux conditions essentielles : l’unité du Conseil de sécurité et, qu’on le veuille ou non, un degré minimal d’adhésion des puissances régionales.

Dernière modification : 19/06/2013

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