Allocution prononcée lors de l’inauguration de la salle Montaigne à Institut français - 20 septembre 2013

Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui à l’Institut français du Liban, au cœur de l’Espace des Lettres, à l’occasion de la réouverture de la salle Montaigne.

Après l’inauguration, voici un an, de la salle d’exposition où nous sommes réunis à présent – vous pouvez admirer, autour de vous, les toiles de l’artiste français Michel Pelloille –, nous nous retrouvons ce soir grâce à la générosité de quatre mécènes, Maurice Sehnaoui, Adnan Kassar, Michel Eddé et son fils, Salim Eddé, membres du comité libanais de la Légion d’honneur. Dans quelques instants, nous dévoilerons une plaque spéciale en leur honneur, pour leur témoigner notre reconnaissance, devant la salle Montaigne entièrement rénovée.

L’histoire du théâtre Montaigne commence en 1945… L’Ecole Supérieure des Lettres est fondée aux lendemains de l’indépendance et de la seconde guerre mondiale. Elle incarne pour beaucoup d’intellectuels libanais un espoir : celui d’un monde nouveau, plus juste, plus grand et plus libre. Bâtie là où il n’y avait encore qu’un petit jardin, la salle Montaigne devient un lieu de rencontres entre les professeurs de l’Ecole des Lettres, leurs étudiants et des savants venus du monde entier. Centre de conférences, espace de débats : entre ces murs retentissent les échos de discussions passionnantes ! Histoire, géographie, sociologie, théories philosophiques et littéraires : la salle Montaigne concentre une part importante de la vie intellectuelle du Liban des années 1950. Fondée sur le modèle des universités françaises, l’Ecole des Lettres est francophone, mais elle est avant tout une école ouverte sur le monde : dans la salle Montaigne, professeurs et étudiants discutent de tout, de l’urbanisme damascène du XVe siècle à la démographie du bassin méditerranéen.

Dans les années 1960, la salle Montaigne devient davantage encore un foyer de la vie culturelle et théâtrale au Liban. Elle est l’un des centres de la nahda du théâtre libanais, le cœur d’une renaissance faite d’humilité, de respect, de curiosité – mêlés d’une pointe d’espièglerie : on l’appellera donc « Montaigne », comme le grand humaniste. En 1961, Jacques Metra, directeur de l’Ecole des Lettres, fonde le Centre Universitaire d’Etudes Dramatiques. Se retrouvent alors dans cette salle les acteurs et les metteurs en scène du CUED. C’est là que sont données leurs représentations. Il y souffle un vent de jeunesse et d’avant-garde, il y règne un esprit vif et curieux qui fait la renommée de tous ceux qui s’y produisent. En Attendant Godot est la première pièce jouée sur la scène de la salle Montaigne. C’est une révélation au Liban : le public découvre le théâtre de l’absurde. Jalal Khoury et Sharif Khaznadar interprètent la pièce de Beckett devant un public estomaqué. Le spectacle est dirigé par le grand poète et dramaturge Georges Shehadé, alors secrétaire général de l’Ecole des Lettres. Très tôt, Joseph Tarrab, Roger Assaf et Marie-Claude Eddé font partie de la troupe. Quelques années plus tard, Paul Mattar les rejoint. Tous sont des passionnés. Le Centre d’Etudes Dramatiques propose un répertoire varié, résolument moderne. Aux côtés du festival de Baalbek, tourné vers les pièces classiques, le théâtre Montaigne accueille des œuvres contemporaines : La Cantatrice Chauve, Henri IV, ou encore Yvonne, Princesse de Bourgogne. Ces pièces ont attiré ici un public nombreux, conquis par l’enthousiasme de la jeune troupe. De nombreux professionnels français ont apporté leur concours au CUED. En 1964, c’est sous la direction d’Anne-Marie Deshayes que la troupe présente Arlequin, valet de deux maîtres, pièce délirante de la Commedia dell’arte. Le metteur en scène Alain Plisson a également participé à la renommée du CUED en offrant ses talents à la préparation de plusieurs spectacles. Dans les années 1960 et 1970, ce sont des dizaines d’acteurs ou metteurs en scène français qui sont venus partager ici leur amour de l’art et du théâtre.

La salle Montaigne est, pour nous tous, la face visible d’un héritage très précieux, qu’il nous appartient de faire vivre. Aujourd’hui, l’Institut français du Liban a l’honneur de faire retentir la voix d’artistes, d’intellectuels, de femmes et d’hommes engagés dans une salle qui a été le centre d’épanouissement artistique de toute une génération. En 1972, Michel Corvin, alors directeur de l’Ecole des Lettres, déclarait : « Nous ne menons pas une entreprise de prestige vouée à un mort prochaine, mais une œuvre de culture riche de prolongements féconds. »

La dramatique période de la guerre a contraint la salle à cesser la plupart de ses activités. En partie détruite au début des années 1980, elle est reconstruite dès 1991, grâce au dévouement de tous : lorsque l’ambassade de France s’installe dans l’Espace des Lettres, elle s’associe aux Libanais, anciens du théâtre Montaigne ou jeunes enthousiastes, désireux de marcher sur les pas de leurs aînés. La salle est restaurée, et dans les années 1990, elle retrouve le foisonnement artistique qui a fait sa renommée. Aujourd’hui, sa complète rénovation doit lui donner un nouveau souffle, une nouvelle jeunesse, consciente du passé, mais résolument tourné vers l’avenir. C’est la lourde et – noble - tâche dont se charge l’Institut français du Liban.

De l’avant-garde et de l’audace des premiers temps, l’Institut puise donc son inspiration. Notre mission est de proposer des spectacles variés, des programmations éclectiques s’adressant à tous, quels que soient les âges, quelles que soient les origines. La salle Montaigne accueille de grands débats de sociétés, comme récemment celui sur la peine de mort, avec Robert Badinter. Elle est un lieu de rencontres : Peter Sellars, grand metteur en scène américain, s’y est rendu pour nous présenter son travail ; le journaliste de Canal plus Yann Barthés nous a également fait le plaisir de sa venue. La salle Montaigne accueille des spectacles novateurs et variés, comme le festival « La Voix est libre », le « Bérénice » de Racine revisité par Gwenaël Morin, les lectures d’Antonin Arthaud par Carole Bouquet ; des spectacles sont également proposés au jeune public. La salle Montaigne est un espace de création, accessible aux artistes qui souhaitent en faire leur lieu de répétition, un espace de liberté dont nous voulons perpétuer la tradition d’ouverture.

Dans ce lieu pétri de culture française, notre volonté est également de promouvoir la francophonie et son message le plus essentiel : le respect de toutes les cultures, dans leur diversité. C’est d’ailleurs ici que se tient, depuis trois ans, la cérémonie d’ouverture du mois de la francophonie. La salle Montaigne doit demeurer un lieu de rencontres et d’échanges, entre hommes et femmes de tous les horizons, partageant le même amour de l’art et du dialogue entre les cultures.

Voilà ce qui anime les francophones : le partage, l’humilité, le désir d’apprendre de l’autre ! La France a tissé, au fil de siècles, des liens très forts avec de nombreux pays du monde. Le Liban est certainement l’un de ceux qui occupent la place la plus grande dans le cœur des intellectuels français. Depuis des siècles, d’innombrables écrivains, poètes et artistes ont traversé la Méditerranée pour découvrir un pays dont la culture les a toujours fascinés. En retour, les intellectuels libanais ont trouvé dans le patrimoine culturel français une source d’inspiration intarissable. Montesquieu, Lamartine, Barrès, Mauriac, tous se sont rendus au Liban ; ils en sont revenus transformés. Un autre grand écrivain français est tombé amoureux de ce pays : c’est Pierre Benoît. Dans les années 1920, cet académicien, romancier adoré du grand public, s’est lié d’une profonde amitié avec un prêtre d’Antoura. Rentré en France, il n’a jamais cessé de songer avec nostalgie à son séjour au pays du cèdre, qui lui a inspiré l’idée de l’un de ses grands romans, La Châtelaine du Liban ; l’histoire d’un jeune officier français en poste au Levant, dont la vie exemplaire et la carrière prometteuse seront sacrifiées pour une femme mystérieuse. En fait, c’est l’Orient, avec ses charmes et ses séductions qui feront perdre la tête au jeune héros. Aujourd’hui, nous sommes très heureux de pouvoir vous présenter son adaptation cinématographique, réalisée par Jean Epstein, en 1934, et rénovée par les Archives françaises du film. Cette projection exceptionnelle vous sera présentée par Eric Leroy, directeur des archives du CNC.

A cet égard, je tiens à saluer les efforts considérables fournis depuis 2004 par l’association UMAM, qui œuvre, notamment, pour la restauration d’archives cinématographiques au Liban et leur présentation au public. Récemment, l’association a lancé un plan de restauration des archives du studio Baalbek, qui dévoile des éléments très intéressants de l’histoire du cinéma au Liban – Lokman Slim nous présentera ce programme avant la projection.

Ce soir, nous célébrons donc les arts, la culture et le débat d’idées. Nous célébrons le Liban et la francophonie. Enfin, nous nous souvenons : nous n’oublions pas la longue histoire de l’amitié qui unit nos deux pays. La salle Montaigne a survécu à tout. C’est grâce à l’investissement de tous, ambassade de France et autorités libanaises, qu’elle avait pu être rebâtie, en 1990. C’est dans ce fil que s’inscrit, aujourd’hui, la générosité de quatre personnalités libanaises : Son excellence Monsieur Michel Eddé, Monsieur Salim Eddé, Son Excellence Monsieur Adnan Kassar et Son excellence Monsieur Maurice Sehnaoui ; je tiens encore une fois à les en remercier du fond du cœur. L’Institut français a, à présent, une responsabilité importante, celle de continuer à faire souffler sur la scène de la salle Montaigne l’esprit libre et fougueux qui l’a toujours animée.

Je vous remercie, je vous souhaite à toutes et à tous une très belle soirée.

Dernière modification : 23/09/2013

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