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AS SAFIR du samedi 12/3/2011

L’Ambassadeur de France au Liban Denis Pietton a proposé, dans une longue interview accordée hier à As Safir, une approche française modérée et objective vis-à-vis de toutes les parties libanaises. En même temps, il est resté attaché aux principes français, dont l’engagement en faveur du TSL et de la souveraineté du Liban. Il a mis en avant des prises de position françaises décisives, tout en mettant, comme à son habitude, des gants diplomatiques, qui vont de pair avec « la démocratie consensuelle » libanaise.

L’Ambassadeur Pietton a révélé que le Premier ministre désigné Nagib Mikati est confiant quant à la formation rapide de son gouvernement. En même temps, il a indiqué que la France et la communauté internationale établiront une comparaison entre la déclaration ministérielle du gouvernement du président Mikati et la précédente déclaration ministérielle du gouvernement d’union nationale présidé par Saad Hariri.

Tout en réitérant la nécessité de la coopération avec le TSL, il a affirmé que le Hezbollah n’a pas cessé toute coopération avec ce tribunal malgré ses déclarations publiques. Il a indiqué en outre que les individus qui seront mis en cause pourront bénéficier d’une défense « selon les normes internationales les plus élevées ». Il a averti, en même temps, que le Liban a l’obligation de coopérer avec le tribunal à plusieurs niveaux, dont le niveau financier puisqu’il doit s’acquitter de 49% de son budget.

L’Ambassadeur Pietton a également indiqué qu’il n’est pas inquiet au sujet de la situation au Liban Sud. Il a en outre expliqué la nature du changement dans la mission du contingent français, qui a retiré dernièrement les chars à chenilles Leclerc « parce que les habitants du Liban Sud s’en plaignaient ». Il a enfin assuré que la France n’a nullement l’intention de se retirer de la FINUL et que le changement précité « est la preuve du maintien de notre engagement en faveur de la résolution 1701 ».

Question : Le nouveau gouvernement est-il pour bientôt ? Quels sont les obstacles qui retardent toujours sa formation, selon les informations dont vous disposez notamment après votre dernier entretien avec le Premier ministre désigné Nagib Mikati ?

Réponse : Je ne sais pas quand le gouvernement sera formé. Le président Mikati a voulu engager un dialogue avec toutes les parties, et notamment avec le 14 Mars, et c’est une bonne chose. Le camp du 14 Mars a accepté ce dialogue mais a considéré par la suite qu’il n’a pas obtenu de réponses à ses questions. Il a alors pris la décision de ne pas participer au gouvernement. Je pense qu’il y a eu une démarche positive de la part des deux camps pour tenter de parvenir à un dénominateur commun, qu’il n’a toutefois pas été possible de trouver. Depuis, il y a comme un sentiment que la formation du gouvernement sera relativement rapide. Mais la formation de gouvernements au Liban prend du temps, et est régie par plusieurs paramètres. En effet, il a fallu cinq mois pour former le gouvernement du président Saad Hariri. Rien n’indique à présent que la formation du gouvernement prendra tout ce temps. Lorsque j’ai rencontré le président Mikati il y a deux jours, il m’a dit qu’il était confiant que la formation du gouvernement sera relativement rapide, mais il n’a pas donné de date à ce propos.

Q : Selon vous, le départ du président Hariri aura-t-il des répercussions négatives sur le Liban ? Je pose cette question étant donné que Hariri est l’ami de la France.

R : Le président Hariri est l’ami de la France mais la France a aussi beaucoup d’amis au Liban. Ce n’est donc pas la bonne façon de présenter les choses. M. Mikati est bien connu des autorités françaises depuis longtemps, et il a fait un bon travail en 2005. Nous attendons que ce gouvernement soit formé, et qu’on connaisse ses orientations et ses actes avant d’émettre un jugement. Beaucoup de questions se posent, et ce depuis que le président Hariri était au pouvoir. Il y a la question des armes, qui se pose toujours aujourd’hui. Il y a aussi la coopération avec le TSL, et une autre question que pose le peuple libanais, concernant les réformes qui n’ont toujours pas été réalisées. Je pense qu’il y a donc plusieurs questions qui se posent toujours au Liban, et ces questions demeurent les mêmes indépendamment des personnes au pouvoir.

Q : Comptez-vous juger le nouveau gouvernement sur la base de son travail ou de la participation du Hezbollah ?

R : La composition du gouvernement sera certainement analysée. La déclaration ministérielle sera également un moment important, qu’il faut prendre en considération. Naturellement, une comparaison sera faite entre la déclaration ministérielle du gouvernement du président Mikati et la déclaration précédente du gouvernement d’union nationale de M. Saad Hariri. Je pense qu’il est nécessaire de porter un jugement sur ce que fera ce gouvernement et ce qu’il sera capable de faire. C’est ce qui sera examiné par les Libanais d’abord et par la communauté internationale ensuite.

Q : Quels points importants doivent figurer dans la déclaration ministérielle ?

R : La France a une position claire qu’elle partage avec l’Union européenne. Il y a une question importante, celle du TSL qui doit être en mesure de poursuivre son travail normalement et en toute indépendance. Il y a aussi la question de la coopération entre le Liban et le tribunal, qui doit se poursuivre, et que le Liban a librement acceptée. Et comme je viens de le dire, il y a la question des réformes : des lois n’ont pas encore été votées, et d’autres ont toujours besoin de décrets d’application.

Q : Une partie des Libanais considère que toute accusation contre le Hezbollah sera une accusation politique plutôt que judiciaire. Comment les convaincre du contraire, compte tenu des demandes extravagantes du tribunal, la dernière en date portant sur les empreintes de 4 millions de Libanais ?

R : Je voudrais préciser que nous sommes toujours aujourd’hui dans une phase d’enquête. Il y a bien sûr un premier dossier d’accusation qui a été remis au juge de la mise en état. Je voudrais indiquer ensuite que les accusations mettront en cause des individus et non des organisations. C’est ce qu’il faut toujours rappeler. Il convient de rappeler également que la présomption d’innocence sera respectée, c’est-à-dire que tout accusé sera présumé innocent jusqu’à sa condamnation ou sa disculpation. Le tribunal compte un bureau du procureur général mais également un bureau de la défense, dirigé par un avocat français spécialiste en la matière, qui connaît très bien ces dossiers. Par conséquent, les individus mis en cause bénéficieront d’une défense selon les normes internationales les plus élevées. Le Liban a l’obligation de coopérer avec le tribunal à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le niveau financier, puisqu’il doit verser 49% du budget du tribunal. Il faut également assurer les magistrats libanais qui sont devenus des magistrats internationaux puisqu’ils ont été nommés par le Secrétaire général des Nations Unies. Et le troisième niveau est celui de la coopération avec l’enquête. Le procureur général, dans le cadre des accords conclus avec le Liban, a le droit de solliciter l’appui du Liban pour poursuivre l’enquête, et les autorités libanaises doivent répondre à ces demandes, c’est-à-dire trouver le moyen de traduire ces demandes concrètement, dans le respect de l’obligation de coopération avec le tribunal, et faire en sorte que cette coopération soit faisable. Je ne pense pas que le procureur général transmette des demandes irréalisables. En tout cas, il appartient aux autorités libanaises de se mettre d’accord à ce propos avec son bureau. Q : La réponse à toutes ces demandes sera, paraît-il, impossible sous le nouveau gouvernement. D’autant que la majorité parlementaire est passée aux mains de l’ex-opposition. Et si le Liban ne coopérait pas avec le tribunal et choisissait un parcours indépendant du parcours international ? Le Hezbollah a d’ailleurs clairement appelé à ne pas coopérer avec le TSL.

R : Il est vrai que le Hezbollah l’a dit, mais à ma connaissance, la coopération se poursuit toujours. Je ne pense pas qu’un pays puisse dire que le Liban n’a pas respecté ses obligations dans ce domaine. Il y a une procédure juridique bien encadrée, soumise à des accords et à des textes internationaux. Je pense qu’il appartient au président du tribunal international d’en tirer les conséquences s’il constate que le Liban ne coopère pas suffisamment. Comme le tribunal a été formé par les Nations Unies et le Conseil de sécurité, le président du tribunal peut en faire rapport au Conseil de sécurité décrivant l’absence ou l’insuffisance de la coopération du Liban. Que se passera-t-il ensuite ? Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.

Q : A quoi mènera la forte mobilisation du 8 Mars et du 14 Mars, notamment après l’acte d’accusation ?

R : Cette mobilisation est naturelle. Elle relève de la démocratie consensuelle à la libanaise. Notre souhait et notre souci, c’est qu’il n’y ait pas de dérapage au Liban. Je pense qu’il y aura une limite à la confrontation politique entre le 8 Mars et le 14 Mars. Cette limite est la paix civile, dans le cadre du respect du droit à l’expression de chacun des deux camps.

Q : La France aura-t-elle une nouvelle approche après la nomination d’Alain Juppé au Quai d’Orsay, concernant le Liban et le Moyen-Orient ? M. Juppé viendra-t-il au Liban ?

R : Il faut laisser à M. Juppé le temps de s’installer dans ses nouvelles fonctions. Le Ministre Juppé a une grande expérience. Il était Ministre des AE et Premier Ministre. Il connaît bien le Liban et je peux dire qu’il aime le Liban. Mais il vient de prendre ses fonctions, et il s’est rendu en Egypte. Il a d’ailleurs d’autres projets de déplacements extérieurs, et il se peut qu’il visite le Liban ultérieurement.

Q : Le fait de placer les armes du Hezbollah au cœur du débat politique quotidien est-il une bonne manière de trouver une solution à ces armes ? Le dialogue national est-il toujours efficace selon vous ?

R : Les armes et la stratégie de défense sont deux questions qui se posent toujours aujourd’hui. Il n’y a pas eu d’évolution à ce propos depuis des années. La position de la communauté internationale est bien connue, et il y a une volonté libanaise de régler cette question. C’est la raison pour laquelle la question des armes et la stratégie de défense ont été placées au cœur du dialogue national libanais, qui n’a pas débouché sur des résultats, mais cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas se poursuivre. Nous pensons qu’à terme, l’armée libanaise doit pouvoir devenir la seule force de défense au Liban. Tel est l’objectif de tout pays démocratique. Il faudra également un renouveau et une relance du dialogue national pour qu’il devienne plus productif. Q : Pourquoi la modification de la mission du contingent français de la FINUL ? Est-ce un prélude à son retrait ?

R : La mission de la FINUL reste inchangée. Il y a eu des changements dans le dispositif de ces forces, mais ça ne relevait pas d’une décision prise par la France au niveau purement national. Il y a eu en effet une révision aux Nations Unies avec le département des opérations de maintien de la paix, portant sur la manière d’organiser la force internationale pour une meilleure adéquation entre les moyens à la disposition de cette force et les fonctions dont elle est chargée. Des décisions ont été prises à ce propos. Le contingent français a mis en œuvre ces décisions. Le changement intervenu ne signifie donc nullement une modification quelconque du mandat de la FINUL. D’anciens moyens ont été retirés, comme par exemple les chars à chenilles Leclerc, parce que la population –à tort ou à raison, je ne sais pas, parce que je ne suis pas militaire et je n’habite pas au Sud- s’en plaignait en affirmant qu’ils endommageaient les routes. Ils ont donc été remplacés par d’autres véhicules. Quant au contingent français, il a été intégré dans ce qu’on appelle force de réserve du commandement général de la FINUL. Il ne s’agit pas d’une nouvelle unité au vrai sens du terme. Certains oublient en effet qu’avant cela, il y avait ce qu’on appelle la force de réaction rapide, depuis 2006, chargée d’une mission de soutien aux unités de la FINUL déployées dans la zone d’opérations de cette force. Etant donné que le contingent français a été intégré dans une unité spécialisée sous le commandement du commandant en chef de la FINUL, des changements sur le terrain devaient être effectués, parce qu’il fallait transférer la zone d’opérations du contingent français à d’autres contingents de la FINUL, relevant d’autres pays. Je voudrais indiquer aussi que la France n’a nullement le projet de se retirer de la FINUL. Au contraire, ce changement est la preuve du maintien de notre engagement en faveur de la résolution 1701. Quant aux effectifs de notre contingent, ils restent inchangés, de l’ordre de 1450 militaires.

Q : Est-ce concrètement synonyme d’un retrait du contingent français sur le terrain ?

R : Non. Le contingent français reste dans les mêmes campements. Mais la mission dont il est chargé a changé puisqu’il prend en charge maintenant la mission qui était précédemment celle de la force de réaction rapide. Aujourd’hui, il y a plus de moyens à la disposition de la nouvelle unité, et le contingent français couvre également toute la zone d’opérations de la FINUL.

Q : La France est-elle inquiète au sujet de la situation au Liban Sud ?

R : Non, je ne suis pas du tout inquiet. Il y a peut-être eu quelques incidents, notamment l’été dernier, dont un grave, celui d’Adaïssé. Mais d’une manière générale, sur les quatre dernières années et demie, nous constatons que la situation au Sud est restée calme, et nous pensons que la FINUL a largement joué son rôle, notamment pour assurer le calme au Liban Sud.

Q : La délimitation des frontières maritimes avec Israël est vitale pour l’avenir économique du Liban. Quel rôle la communauté internationale pourra-t-elle jouer dans ce dossier ?

R : Nous sommes quelque peu préoccupés au sujet de la délimitation des frontières et des zones économiques exclusives des deux parties, et par conséquent au sujet de la capacité du Liban à exploiter ses ressources pétrolières et gazières. Nous avons le souci que cette question ne devienne pas un nouvel élément de tension dans la région. Le Secrétaire général des Nations Unies peut jouer un rôle. En ce qui nous concerne, nous souhaitons assurer qu’il est légitime pour le Liban d’exploiter ses ressources en pétrole et en gaz. Mais il faut une clarification de ces frontières. Ces questions vont être discutées à la fin du mois à New York, où se rend le coordinateur du Secrétaire général, Michael Williams. Le Liban a présenté, par l’intermédiaire de son ministère des Affaires Etrangères, des demandes à travers des lettres adressées par le ministre Ali Chami. Nous espérons que le Secrétaire général des Nations Unies sera en mesure de jouer pleinement son rôle pour que le Liban puisse exploiter ses ressources.

Q : La France est-elle favorable à une délimitation des frontières maritimes par la FINUL ?

R : C’est une question juridiquement complexe. La FINUL peut jouer un rôle à ce niveau, mais on doit le lui demander, et il faut un accord entre les deux parties concernées, c’est-à-dire le Liban et Israël.

Q : Est-il toujours possible de parler de processus de paix aujourd’hui, ou est-il arrivé à une impasse ?

R : Nous avons beaucoup parlé du processus de paix, et je pense qu’il vaut mieux parler aujourd’hui de paix. Il y a des promesses qui ont été faites, au sujet d’un Etat palestinien avant la fin de l’année, mais jusqu’à présent, nous ne voyons malheureusement pas de chemin qui y mène. La France a une position claire concernant la colonisation, l’Etat palestinien et Jérusalem capitale des deux Etats. Après l’échec du projet de résolution concernant la colonisation, nous espérons une relance des efforts pour faire redémarrer le processus de paix, mais nous devons définir les paramètres de la paix pour réaliser un progrès sur la question des frontières par exemple. La France est pour une réunion rapide du Quartet international pour faire avancer le processus de paix et permettre la reprise des négociations directes entre Palestiniens et Israéliens. La France accueillera l’été prochain une conférence des bailleurs de fonds pour l’Autorité palestinienne, et cette conférence doit clairement avoir un sens politique.

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